Née à Karachi en 1946, un an avant la partition, Nalini Malani a vu son pays en devenir deux : l’Inde et le Pakistan. Une séparation vécue comme une tragédie pour de nombreuses familles, dont celle de l’artiste, qui retrace cet événement historique d’un point de vue plus personnel. Et féminin.
Réalisée en 2012 pour la dOCUMENTA(13), l’installation In Search of Vanished Blood est une incantation visuelle, une oeuvre monumentale qui convoque la mémoire d’un monde déchiré (la partition des Indes, la lutte des dépossédés) et interroge la trace du sang disparu, la voix des victimes. Occupant tout l’espace, six immenses cylindres en Mylar tournent lentement. Leur surface évoque tantôt des divinités, tantôt des armes ou des soldats, tantôt des animaux ; le tout dans un théâtre lumineux directement inspiré d’une technique byzantine improvisée appelée « peinture inversée », très populaire auprès des peintres de cour indiens du milieu du XIXe siècle.
Figures féminines et littéraires
Le titre de l’œuvre tire son nom d’un poème ourdou, « Lahu ka Surag », écrit par le poète révolutionnaire pakistanais Faiz Ahmad Faiz. On peut y lire : « J’ai cherché partout, il n’y a aucune trace de sang, nulle part. Aucune trace sur la manche, aucune goutte sur le fil du poignard ». Cette partie, justement, est projetée dans l’oeuvre, sur le visage entièrement couvert d’une femme qui semble être torturée. Mais Faiz Ahmad Faiz n’est pas ici le seul homme de lettres à être convoqué.
Fascinée par les écrivains du sous-continent asiatique, Nalini Malani rend également hommage à la romancière Mahasveta Devi qui, dans son récit Draupadi, raconte l’histoire d’une femme autochtone kidnappée par un officier de l’armée qui la rabaisse. Analysé par la théoricienne postcoloniale et féministe Gayatri Chakravorty Spivak, le texte dénonce la tendance à réduire les récits des femmes issues de pays comme l’Inde ou le Pakistan – marqués par l’expérience postcoloniale – à de simples abstractions théoriques ou à des objets de réflexion strictement universitaires. « Nous pleurons nos sœurs du tiers-monde ; nous pleurons et nous réjouissons qu’elles doivent se perdre et devenir aussi semblables à nous que possible pour être “libres” », déclare-t-elle au sujet de ce texte.

En finir avec Cassandre
Cette pensée semble aujourd’hui raisonner dans la pratique de Nalini Malani, qui tente, à travers son art, de poser un regard analytique sur la représentation des femmes : comment l’Histoire de l’Art et l’Histoire tout court ont-elles contribuer à rendre inaudible le discours des femmes ? Une « tradition » qui puise sa source dans la Grèce antique, grande inspiration de l’artiste, qui invoque dans son oeuvre le mythe de Cassandre. Fille de Priam, dernier roi de Troie, Cassandre a été maudite par Apollon après avoir refusé ses avances ; il lui offre alors le don de prédire l’avenir, mais le fléau de n’être jamais crue par personne.
Pour In Search of Vanished Blood, Nalini Malani rend hommage à une version contemporaine de ce récit par l’écrivaine d’Allemagne de l’Est, Christa Wolf, dans laquelle Cassandre devient la figure de la solitude ressentie par les femmes engagées dans une lutte pour se faire entendre au coeur d’un système oppressif. Des femmes contraintes au silence auxquelles Nalini Malani redonne une voix, une nouvelle fois, au Tate de Londres où l’oeuvre trouve actuellement un second souffle.