Pour la première fois, l’école d’art la plus réputée de la capitale présente une exposition virtuelle, entièrement dédiée à la création numérique. Qu’en retenir ?
Sobrement intitulée Beaux-Arts numériques. Vol. 1, l’exposition digitale rassemble les travaux de 15 étudiants et diplômés des Beaux-Arts de Paris à travers quatre salles virtuelles ; une d’introduction et trois réparties par médium : photo, mixed medias et vidéo. Pour nous mettre en appétit, Circé Cherry Lac présente ses gelées colorées, quand Brieuc Bouwens nous invite à prendre place confortablement sur une chaise Monobloc, la pièce de mobilier la plus produite à travers le monde, tout en questionnant les ambivalences de notre monde : peut-on concilier accessibilité sociale et écologie ?
Ce sous-texte politique est également exploré par Maelia Germain qui, à travers deux œuvres, critique les dégradations permanentes des sculptures patrimoniales des Beaux-arts de Paris. Enfin, Luca Gianola introduit ce projet d’exposition avec deux animations 3D féériques autour du principe de bioluminescence.

Un corpus aux mille sujets
Une mise en bouche qui définit assez finement l’intention de la première salle, rassemblant quatre artistes, tous unis par leur amour du médium photographique. Parmi eux, Louise Faure s’appuie sur un texte poétique pour présenter un cliché de sa série Après l’orage : une fleur nimbée par la rosée du matin matérialise ainsi les mots de l’étudiante, qui réalise ici un véritable manifeste en faveur de l’optimisme. De son côté, Nazanin Pirmohammadizadeh embrasse la cause animale en mettant en scène des chiens errants, en réponse à la violation des droits des animaux en Iran ; laquelle, en 2021, a tué plus de 1 700 chiens dans des refuges pour animaux.
Plus personnel encore, le travail de Yuquan Liu pose une question, née de la relation qu’entretient l’artiste avec son père : « Une fille doit-elle défier son père pour défier le patriarcat ? ». La famille est également le sujet qu’a choisi d’explorer Chia Huang en suivant deux enfants de 10 ans situés dans le spectre autistique et leur père, qui les élève seul. Mêlant photographie documentaire, dessins et archives, le travail de l’artiste retranscrit la confusion et la douleur de cette famille confrontée aux attentes de la société chinoise.

Peintures digitales et recherche de biomatériaux
Dans la salle suivante, seuls deux artistes nous communiquent leur vision du monde. La première, Anissa Tavara, présente un relief mural sculptural en aluminium portant une reproduction de morceaux de peau réalisée à partir d’un scan 3D du corps de l’artiste. Intéressée par la recherche de biomatériaux et les transferts entre mondes physiques et numériques, l’étudiante pousse le curseur encore plus loin avec Where is my skin, pt. II, s’inspirant de ses sujets de prédilection afin d’explorer les limites du corps (physique ou non) dans des environnements construits.
À côté de son travail, celui de Juliette Barthe interroge quant à lui notre rapport à la peinture et sa perception à l’ère du numérique. Baptisées Boy/cott et Mixed Media, ses toiles digitales en deux étapes intègrent pleinement le spectateur dans son évolution, l’invitant à changer de point de vue et à photographier son œuvre afin d’en changer la teneur.

Aux confins du jeu vidéo
Enfin, l’exposition se conclut avec les travaux de six artistes vidéo. On retrouve pour commencer Chia Huang qui change de médium et de sujet pour traiter cette fois-ci de de la tribu Amis, située à la frontière de Hualien et Taitung à Taïwan, connue pour son amour de la musique. Léonie Porcher, elle, retourne aux source de l’Histoire de l’Art et donne vie aux silhouettes figées des tableaux du Musée d’Orsay, quand Louise Le Pape, fait le choix de s’exiler en forêt, en Sologne, afin d’y capturer la faune la nuit dans des images presque spectrales. Inspirée du monde du jeu vidéo et de la princesse Anna, personnage central mais oublié de l’œuvre de Paradjanov Sayat-Nova (devenu La Couleur de la grenade sur demande du comité du cinéma de l’union soviétique), Bénédicte Rousselet, pour sa part, propose au spectateur d’incarner la princesse dans sa quête de cachette. Sans jamais savoir ce à quoi elle cherche à échapper.
Également influencée par l’univers du jeu vidéo, Céleste Moneger réalise un desktop movie plein d’humour, principalement grâce à des captures d’écran, autour de l’univers numérique et de pressions qui en découlent. Enfin, Tess Vassal se représente en Miley Cyrus dans son film Paris était adorable, ce matin là, et tourne les éléments sexualisant du clip de Wrecking Ball en dérision, mettant en lumière l’aspect hyper-performatif de la vidéo originelle afin de critiquer le constant désir d’attention des héros de la culture populaire. Suffisant pour faire de Beaux-Arts numériques. Vol. 1 une exposition d’envergure ? Forcément confidentielle, ne serait-ce que par son support digitalisé, elle a au moins le mérite d’être porteuse de belles promesses.