Et si la prochaine révolution de l’intelligence artificielle ne venait pas de sa puissance algorithmique, mais d’une nouvelle façon de la nourrir et de la penser ? C’est en tout cas ce que propose l’économiste Guillaume Chevillon avec son ouvrage Algorithmes queers. Perturber les technologies, imaginer nos futurs.
Il y a quelque chose d’un peu ironique à constater que les systèmes d’IA les plus sophistiqués du monde reposent encore sur une logique du tout ou rien. Un système de pensé binaire qui alimente des machines boostées aux certitudes, dans un monde qui n’en offre presque aucune. Face à cela, Guillaume Chevillon – croisé lors du Festival NOÛS, porté par Fisheye Immersive – suggère un virage à la fois philosophique, politique, poétique, vers ce qu’il nomme des « algorithmes queers ». Ou, pour reprendre ses mots, une intelligence artificielle « fluide, coopérative, non linéaire et nourrie des potentialités de l’erreur ».


Déranger la machine
Professeur à l’ESSEC, spécialiste d’économétrie et directeur de l’Institut Metalab pour l’IA, les données et la société, Guillaume Chevillon s’attaque ici à un gros morceau. « Comme ils reposent sur des mathématiques, des probabilités et des statistiques, on pourrait penser les algorithmes apolitiques. Pourtant, il n’en existe pas qui puissent répondre d’une véritable neutralité : ils façonnent nos imaginaires et véhiculent, sans qu’on s’en aperçoive, certaines visions du futur, explique-t-il au Monde, Leurs données d’entraînement sont très partielles. (…) Elles reflètent ce qui a pu être enregistré, à savoir des discours et des valeurs dominants. Les utilisateurs de ces technologies sont donc incités à reproduire les conventions et les hiérarchies sociales. »
Nous voilà donc face à des architectures algorithmiques qui peinent à modéliser un réel qui résiste au regard hétéronormatif. « Dès l’essor du machine learning, au début des années 2010, les algorithmes travaillaient sur des données truffées d’erreurs, dont nombre de classifications étaient dénuées de sens, voire racistes ou misogynes, » rappelle-t-il.

« Éviter d’être des zombies de la pensée »
La théorie queer, qui déconstruit depuis des décennies les catégories fixes du genre, de l’identité, de la norme, offre alors un outillage conceptuel inattendu, mais redoutablement pertinent pour repenser ces systèmes de l’intérieur. « Adopter une attitude queer dans notre rapport aux algorithmes signifie reprendre le pouvoir de prévoir et d’agir, reprendre le contrôle des narrations et des données, sortir des chemins déterministes et linéaires, accepter l’incertitude », poursuit-il.
Avec cet essai, Guillaume Chevillon développe une vision systémique et concrète dans laquelle les algorithmes seraient capables d’accueillir l’erreur non pas comme un bug à corriger, mais comme une ressource sans limite. Pour étayer cette thèse, il convoque un corpus délibérément hétéroclite, allant des sciences sociales à la littérature, en passant, bien évidemment, par les études queers et l’art contemporain.
En effet, sa démarche s’appuie notamment sur les travaux de multiples artistes, Guillaume Chevillon citant volontiers Trevor Paglen ou Jake Elwes, également intéressés par la possibilité d’intégrer dans leurs systèmes d’intelligence artificielle « la diversité des expériences physiques pour éviter de n’être que des zombies de la pensée ». Ce sont eux, estime-t-il, qui ont cette capacité à détourner les outils, à les pousser dans leurs retranchements, à aller là où les ingénieurs ne regardent pas. Depuis la création du Metalab de l’ESSEC en 2020, l’auteur invite régulièrement des artistes en résidence pour réfléchir, ensemble, à ce que l’avènement de l’IA a pu chambouler, tant sur le plan cognitif que créatif. Une conviction en tête : entre zéro et un, il y a tout un monde à inventer.