En 1967, Roland Barthes proclamait « la mort de l’auteur ». Un demi-siècle plus tard, les intelligences artificielles génératives semblent autant confirmer cette disparition qu’en révéler les limites : derrière chaque œuvre, le regard continue de chercher une intention, une conscience, une présence humaine. Mais est-ce là vraiment le sujet d’une appréciation esthétique ?
Le succès récent de Willylancien, projet de rap généré par IA diffusé sur Spotify et devenu le premier « artiste » entièrement artificiel à entrer en playlist sur Skyrock, illustre parfaitement les interrogations contemporaines autour de l’auteur et de la création artistique. Cette popularité témoigne du fait qu’une œuvre peut être appréciée indépendamment de l’existence d’un créateur humain clairement identifié, brouillant ainsi les frontières entre production algorithmique et expression artistique.
Dans son article « AI-aesthetics and the artificial author » (2023), le philosophe Emanuele Arielli interroge précisément le rôle de l’auteur dans notre appréciation esthétique des œuvres. Il propose une expérience de pensée simple : que se passerait-il si une œuvre que nous admirons profondément (un tableau, un roman, une composition musicale) s’avérait finalement avoir été produite par une intelligence artificielle plutôt que par un humain ? Notre jugement changerait-il ? Et surtout, pourquoi ?
Un outil, de multiples perspectives
Cette question révèle une tension centrale dans la réception de l’art généré par IA. Ce qui trouble souvent le spectateur n’est pas nécessairement l’œuvre elle-même, mais ce qu’elle semble ne pas contenir : une conscience, une expérience vécue, des émotions ou une intention personnelle. Derrière une œuvre humaine, le public cherche spontanément une subjectivité, une histoire, une forme de présence. L’IA, au contraire, apparaît comme un système sans intériorité, capable de produire des formes sans réellement « vouloir dire » quelque chose.
Cependant, les perceptions divergent fortement selon la manière dont chacun conçoit le rôle de l’IA dans la création artistique. Pour certains, celle-ci demeure un simple outil au service d’artistes humains : les choix esthétiques, les paramètres et les intentions restent définis par l’utilisateur. Dans cette perspective, l’œuvre générée conserve une forme d’intentionnalité humaine. D’autres considèrent au contraire que les systèmes génératifs constituent une nouvelle forme d’expression artistique relativement autonome, allant parfois jusqu’à attribuer à l’IA un statut d’auteur. Enfin, certains refusent d’accorder à ces productions le statut même d’œuvre d’art, estimant que la participation humaine y est trop faible pour relever d’un véritable geste créatif.

L’artiste et son double
Derrière ces débats apparaît une interrogation plus fondamentale : les œuvres générées par IA sont-elles rejetées parce qu’elles seraient esthétiquement moins intéressantes, ou simplement parce qu’elles sont artificielles ? Cette question avait déjà été explorée dès les années 1960 par Michael Noll. Dans son article « Human or Machine: A Subjective Comparison of Piet Mondrian’s ‘Composition with Lines’ (1917) and a Computer-Generated Picture », l’ingénieur américain décrit une expérience consistant à présenter côte à côte une véritable œuvre de Piet Mondrian et une image générée par ordinateur imitant son style.
Les participants devaient identifier la véritable peinture de Mondrian et indiquer celle qu’ils préféraient esthétiquement. Les résultats furent révélateurs : une grande partie des spectateurs attribuèrent à tort l’image générée par ordinateur à Mondrian, et beaucoup la jugèrent même plus intéressante que l’originale. Michael Noll observa également que les personnes ayant préféré l’image générée connaissaient généralement peu l’œuvre du peintre. Autrement dit, l’importance accordée à l’auteur dépendait aussi du degré de familiarité culturelle du spectateur.

« Auteur implicite », un cas à part
Ces réflexions rejoignent les théories structuralistes développées dans l’après-guerre, qui remettent en cause l’idée selon laquelle le sens d’une œuvre dépendrait uniquement de l’intention de son créateur. Dans son essai La mort de l’Auteur (1967), Roland Barthes affirme que le contexte biographique et les intentions de l’auteur ne devraient pas déterminer l’interprétation d’une œuvre. Le sens se construit plutôt dans l’expérience du lecteur ou du spectateur. Cette idée se prolonge dans la notion d’« auteur implicite » : une figure mentale reconstruite par le public à partir de l’œuvre elle-même, qui peut différer des intentions réelles de son créateur.
Pourtant, comme le rappelle Emanuele Arielli, ces théories n’ont jamais complètement transformé la manière dont le public perçoit les œuvres. Même si la « mort de l’auteur » s’est imposée comme concept critique majeur, les spectateurs continuent spontanément à chercher une intention, une personnalité ou une conscience derrière une création artistique. L’auteur reste, dans l’expérience esthétique ordinaire, une présence difficile à effacer.

Un déficit d’intention ?
L’émergence des intelligences artificielles génératives complexifie encore cette relation. Là où les expérimentations informatiques des années 1960 cherchaient surtout à déléguer certains processus mécaniques de création, les systèmes contemporains introduisent une forme d’autonomie beaucoup plus troublante. Les IA génératives ne se contentent plus d’exécuter des instructions : elles produisent des images, des textes ou des compositions qui donnent parfois l’impression d’une intention propre. L’auctorialité humaine semble alors moins disparaître qu’être remplacée par une nouvelle figure d’auteur artificiel, capable d’imiter certains attributs traditionnellement associés à la créativité humaine.