Que penser de « Into The Light », l’exposition lumineuse de la Villette ?

Que penser de "Into The Light", l'exposition lumineuse de la Villette ?
“Passengers”, de Guillaume Marmin ©Quentin Chevrier

Une exposition peut-elle retracer l’histoire scientifique, artistique et ludique de la lumière ? À la Villette, Into The Light le prouve en cinq étapes orchestrées d’une main de maître par la fine fleur du light art.

Il paraît que le cosmos fut le premier spectacle offert à la vue de l’être humain. Il paraît que « la lumière est le plus beau spectacle du monde », dixit Matthieu Debay, directeur artistique d’Into The Light. Il paraît aussi que cette exposition est en germes depuis quinze ans. Présentée au sein de la Grande Halle de la Villette, elle est en tout cas vue comme un événement de premier plan par les artistes qui en constituent le cœur battant. À commencer par Pier Schneider, membre fondateur de 1024 Architecture, qui insiste sur l’aspect inédit et collectif d’une telle manifestation : « C’est réellement l’événement que l’on attendait tous, affirme-t-il, le ton enthousiaste. On se dit que l’on tient enfin une exposition d’envergure réunissant au même endroit des artistes travaillant la lumière. C’est une première ! ».

Un jeune homme danse face à une énorme boule à facettes aux lumières rouges et oranges.
One’s Sunset Is Another One’s Sunrise, de Jacqueline Hen ©Quentin Chevrier

L’héritage des lumières

Étirée sur plus de 3 000m2, Into The Light a en effet de quoi impressionner avec ces quinze installations monumentales, toutes réalisées par des artistes de renom attirés par la poésie qui émane de la lumière (Collectif Scale, Quiet Ensemble, Guillaume Marmin), et cette scénographie à la fois historique et narrative – l’entrée et la sortie se font par des tunnels de lumières, suggérant l’idée d’un vaisseau spatial. Dans sa première partie, l’exposition part ainsi des origines de la lumière, prétextes ici à diverses questions existentielles, avant d’en explorer successivement sa complexité scientifique, sa théâtralisation ou son évidente capacité à intensifier la fête. On s’avoue ainsi subjugué par Diapositive de The Children Of Light, une sculpture cinétique simulant une éclipse solaire selon un dispositif aussi minimaliste que foisonnant. Ces zones d’ombre, est-ce des trous noirs ? Et ce cadre circulaire, ne change-t-il pas de forme à force de tourner sur lui-même ? C’est fou comme parfois, le mystère agit comme un baume réconfortant.

Trois jeunes enfants dans le noire face à une structure circulaire reproduisant les lumières de la Lune.
Diapositive, de The Children Of Light ©Quentin Chevrier

Si le charme d’Into The Light opère d’emblée, c’est aussi parce que l’événement, pensé pour être spectaculaire, satisfait ses exigences sans sacrifier l’affirmation d’une singularité. De ce point de vue, il atteint même un premier pic avec Narcisse du duo Nonotak (formé par l’artiste visuelle Noemi Schipfer et l’architecte-musicien Takami Nakamoto) : une réinterprétation libre du célèbre personnage mythologique tombé amoureux de son propre reflet ; une installation minimaliste et pourtant riche de mille informations, sobre et pourtant éclairée d’une lumière blanche d’une rare pureté ; un ballet robotique où des miroirs carrés orchestrent des mouvements synchrones et constants au rythme d’une bande-son électronique puissante, chargée de créer la cadence.

Un spectateur dans la pénombre face à une installation de miroirs robotiques éclairés d'une lumière blanche.
Narcisse, de Nonotak ©Quentin Chevrier

À la recherche du spectaculaire

Cette singularité à haute teneur innovante, on la ressent quelques pas plus loin avec Halo, l’installation circulaire de Karolina Halatek, qui considère son travail sur la lumière comme un « catalyseur d’expérience » – matérialisée ici par cette œuvre visant à reproduire les phénomènes optiques naturels, à la fois contemplatifs et abstraits, visibles autour du soleil ou de la Lune. Si la dernière création de l’artiste polonaise, par ailleurs créatrice de la « plus grande structure LED du monde », reste en tête, c’est aussi grâce à ses vertus hypnotiques – l’un des grands enjeux de l’exposition, perceptible jusque dans l’installation placée en plein cœur de la Grande Halle, comme pour en accentuer l’importance.

Dans un épais brouillard artificiel, une femme se tient au milieu d'une forme circulaire reproduisant un halo de lumière.
Halo, de Karolina Halatek ©Quentin Chevrier

Difficile en effet de ne pas sortir complètement chamboulé de Grid, une expérience immersive au sein de laquelle le public est invité à s’allonger sur des poufs, vingt-cinq minutes durant, et à se perdre dans les effets cinétiques et les animations lumineuses d’une installation mouvante, englobante, organique, héritière de l’imaginaire SF, et capable à elle seule de traduire la maturité artistique d’une scène autant attirée par l’expérimentation des formes que par le grand spectacle. On pense parfois aux derniers shows de Justice, mis au point par Vincent Lérisson. On pense aussi aux mouvements mécaniques d’un engin spatial hors-norme. On pense surtout à la minutie dont font preuve ici Christopher Bauder et Robert Henke, qui ont tout pensé in situ (y compris le son), dans un évident souci de rendre Grid la envoûtante et la plus intense possible.

Des spectateurs allongés sous une installation de lumières aux couleurs bleues et aux formes triangulaires.
Grid, de Christopher Bauder et Robert Henke ©Quentin Chevrier

Une transe collective

À peine remis d’un tel choc, il faut reprendre son chemin, retrouver ses esprits. L’occasion de se répéter à quel point la scène light art témoigne ici d’une profonde vitalité, mais aussi de s’assurer que les artistes suivis depuis toujours par Fisheye Immersive continuent d’impressionner par leur propos. Ainsi que par la grande variété des formes et des médiums avec lesquels ils créent ; il n’y a en effet que peu de points communs entre le parcours labyrinthique et brumeux d’Olivier Ratsi (Negative Space), la plongée nerveuse dans un Abîme de Visual System, les interactions entre la vidéo-projection, les lasers et les LED de 1024 Architecture (ORBIS²) ou les clins d’œil à la culture club faits par Collectif Scale via Carnival et Nautilus, une fresque lumineuse de dix mètres de haut composée de leds installés de façon à suggérer des transes collectives.

On en revient alors à l’ambition première d‘Into The Light : proposer une expérience à la fois ludique et festive, exploiter les nouvelles technologies et suggérer un voyage à la fois sensoriel et visuel au cœur de la lumière. À croire que Pier Schneider disait vrai : ce qui se passe à la Villette, c’est historique !

  • Into The Light, jusqu’au 31.08, Grande Halle de la Villette, Paris.
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