Inspirée par les pionnières du body-art américain des années 1970 et par les thèses des penseurs·ses néo-matérialistes telles que Karen Barad ou Donna Haraway, Iri Berkleid cultive sous atmosphère contrôlée un « grown-art » liant culture bactériologique et rituel post-anthropocentrique.
La voix d’un homme résonne dans la cour. « Vous allez dans quelques instants assister à l’extraction de l’œuvre. Il s’agit du moment précis où la peau de cellulose est extraite de son bain de bactéries et de levures après trois mois d’incubation. Le lien avec sa culture sera inévitablement rompu, les structures des micro-organismes perturbées et le processus symbiotique interrompu. Ce moment n’existe pas encore et il n’existera bientôt plus. »
Guidée par le battement d’un tambour, la foule pénètre dans une pièce pâle où d’anciennes peaux de cellulose ouvrées ont été tendues sur des ossatures de métal. Au centre de la pièce, deux femmes actionnent un système de cordes et de poulies : d’un réceptacle informe, un tamis s’élève, draguant avec lui une carne : une peau humide et gigantesque, cireuse et visqueuse, blanchâtre par endroit, brune par d’autre, est extraite de son milieu. Une odeur d’acide de fermentation se répand dans la pièce tandis que l’homme commence à passer la chair sur ses épaules nues. La foule s’exclame. La peau se meut. Le rituel se poursuit au rythme du tambour.

Une cosmogonie post-anthropocentrique
Rituels chamaniques, symbiotiques et post-humains, les Extractions d’Iri Berkleid adviennent systématiquement au terme d’une période où, trois mois durant, une peau de cellulose devenue trop lourde pour se maintenir en vie est extraite de son milieu. Cette extraction peut se lire comme un passage symbolique, le déplacement d’une « culture » symbiotique – le bain de bactéries lactiques et acétiques, de levure, de thé et de sucre – vers une autre culture, une civilisation en crise, héritière de siècles d’anthropocentrisme et de rationalisme scientifique. Entre ces deux mondes, l’œuvre d’Iri Berkleid officie comme un portail, un espace-temps seuil pour éprouver – par le son, le chant, l’odeur, la sensation – la possibilité d’une relation symbiotique entre l’ensemble des agents du vivant. C’est une fiction développée sous atmosphère contrôlée, un monde de chimères cultivées en laboratoire.

Des galaxies dans des bacs d’acier
« Chaque bac de culture contient entre 200 000 et 500 000 milliards de cellules. C’est plus que le nombre d’étoiles que contient notre galaxie. C’est aussi 10 fois plus de cellules que dans un corps humain. » Au centre de la pratique d’Iri Berkleid, il y a un matériau : la cellulose – un polymère naturel formé par l’assemblage de milliers de molécules de glucose et de liaisons d’hydrogène. L’artiste la cultive en monoculture, dans ces grands bacs métalliques, à partir d’un mélange complexe de bactéries lactiques et acétiques, de levure, de thé et de sucre.
Dans ce milieu nutritif, les micro-organismes fermentent et produisent un biofilm organique : la fameuse peau au cœur des performances rituelles et qui sera ensuite déshydratée pour être transformée en tapisseries organiques. Iri Berkleid travaille cette peau vivante en y déposant des micro-éléments : sable pigmenté, dentelles, perles, sequins. Ces matériaux tracent les premières esquisses d’un dessin que les bactéries et les champignons viendront prolonger par contamination. Plus tard, les peaux sont mises à sécher, perdant jusqu’à 95% de leur poids en eau en quelques jours. Des extractions, il reste ces peaux réduites à l’état de paysages oniriques, de souvenirs d’un autre espace-temps. Sur l’une d’elles (Love me Tender, 2023), une figure s’endort, alors que de gigantesques oiseaux préhistoriques semblent veiller sur ses rêves.

Par-delà l’abject, le sublime bactériologique
« À force de passer mes journées les mains dans l’eau à m’occuper de mes peaux, je me suis rendue compte que je traitais avec une énergie vitale monstrueusement puissante. » Durant nos échanges, le terme de sublime est revenu à de nombreuses reprises, et la fascination mêlée de crainte face à la puissance proliférante du vivant n’est en effet pas sans rapport avec ce concept. Pour Edmund Burke et Emmanuel Kant, à qui l’on attribue canoniquement la paternité du concept, le sublime naît traditionnellement de la confrontation entre une nature indomptable – tempêtes, océans déchaînés, montagnes vertigineuses – et un être humain qui tente de comprendre la place qu’il occupe au sein de l’univers. En redéfinissant les contours de ce que l’on nomme « nature », les découvertes scientifiques contemporaines, notamment dans le champ de l’astronomie ou de la biologie, déplacent les sources du sublime.

La « monstrueuse puissance de vie » dont parle Iri relève d’un sublime bactériologique qui entraîne de profondes conséquences épistémologiques. Le déplacement du critère du sublime vers le monde des bactéries produit d’autres déplacements : l’ouverture des critères d’appréciation esthétiques à des agents non humains. L’œuvre d’Iri Berkleid ouvre ainsi les portes à une esthétique du visqueux, de l’abject et de l’informe. Ces sensations de prime abord désagréables ont été profondément refoulées par l’histoire de l’art et celle de la culture occidentale. Pourtant, elles sont naturelles et biologiquement essentielles. Se confronter esthétiquement à ces matières rejetées constitue une sorte d’exercice de désapprentissage culturel. Il s’agit de retrouver notre condition d’êtres vivants parmi d’autres, interconnectés dans un réseau symbiotique qui dépasse largement notre individualité consciente. C’est un premier pas dans le « tournant ontologique » défendu en France par des auteurs tels que Descola et Latour qui invitent à repenser l’humain non plus comme une exception, mais comme participant à une communauté du vivant dont les bactéries, champignons et virus constituent les partenaires indispensables.

Vers le Chthulucène
Dans quelle théologie les rituels d’Iri Berkleid s’inscrivent-ils ? Quelles divinités cherchent-ils à honorer ? Si l’œuvre ne donne pas de réponse définitive, le « Chthulucène » de Donna Haraway pourrait bien constituer une ligne d’horizon. Dans l’ouvrage Staying with the Trouble, la philosophe écoféministe Donna Haraway parle du Chthulucène comme d’une époque spéculative où les humains et les non-humains sont liés de manière inextricable dans leurs pratiques tentaculaires. Cet état invite à « rester dans le trouble, créer des parentés étranges, des collaborations et des combinaisons inattendues, dans des tas de compost chauds ».
Entre le monde des bactéries et celui des humains, le sublime bactériologique d’Iri Berkleid ne constitue pas seulement une curiosité esthétique, mais un ensemble de pratiques sensibles préfigurant le Chthulucène, nous préparant physiquement et sensiblement à sa possibilité. Par-delà l’abject, le visqueux et le rance de ses milieux, il nous invite à entrevoir la beauté effrayante du monde microbien et à envisager des formes inédites de cohabitation avec les puissances invisibles qui nous traversent et nous constituent. Artificialiser la nature et naturaliser la culture, réconcilier, par le symbole et le rituel, l’humain avec les multitudes du vivants : voilà ou réside l’enjeu du grown-art.