Après 30 ans à construire ce qui est permis de considérer comme l’une des plus importantes collections d’art vidéo en France, Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ont décidé de faire don de celle-ci au macLYON. Pour quelles raisons ? Qu’est-ce que cela dit de l’état du marché ? Et surtout, comment tout cela a commencé ? Entretien avec deux « movie freaks », qui placent le sensible au centre de tout.
Votre collection a commencé à prendre forme en 1996. Quel a été l’élément déclencheur ? Le travail de Gillian Wearing, dont l’œuvre Boytime a été votre première acquisition ?
Isabelle Lemaître : Nous avons commencé à acheter des photos dans les années 1980, à une époque où celle-ci était acceptée par le milieu de l’art contemporain comme un médium à part entière. Sachant que nous sommes ce que l’on pourrait nommer des « movie freaks », nous avons naturellement fait le choix de nous tourner peu à peu vers l’image en mouvement, quand bien même personne n’achetait alors de vidéos, exception faite des collections historiques, bien sûr. Tout ça pour dire que nous n’avons pas décidé d’être des collectionneurs d’art vidéo, nous avons juste suivi les artistes.
Qu’est-ce qui vous attirait tout particulièrement dans cette forme artistique ?
Isabelle Lemaître : Disons que l’art vidéo est à la frontière des autres supports plastiques et qu’il plaît de par sa nature évolutive, inhérente à l’utilisation des nouvelles technologies. Et puis on aimait l’idée de se tourner vers un médium en plein développement.
Jean-Conrad Lemaître : Il a fallu attendre 2003 pour que la Tate Gallery propose une exposition d’envergure, Art, Lies and Videotape: Exposing Performance… C’est dire à quel point on était en avance à nos débuts.

Gillian Wearing, Boytime [extrait], 1996
Vidéo, couleur, son – Durée : 60′
Courtesy Maureen Paley, Londres © Gillian Wearing

Cédrick Eymenier, Reflexion Bird [extrait], 2007
Vidéo, couleur, son – Durée : 5’50 » (en boucle) © Adagp, Paris, 2026
Votre particularité est de vous êtes tout de suite tournés vers la création contemporaine, de faire fi des collections historiques. Pourquoi ?
Isabelle Lemaître : Ne pouvant rivaliser avec des collectionneurs tels que François Pinault, il nous paraissait nécessaire de nous spécialiser sur les œuvres d’artistes encore assez jeunes, que l’on repérait dans des foires d’art vidéo – le LOOP Festival à Barcelone, par exemple – ou dans des institutions comme le Fresnoy. L’école a vu le jour à peu près au même moment que notre collection, ça nous semblait être l’endroit idéal pour repérer des œuvres intéressantes et aider de jeunes artistes à se lancer. On a par exemple acheté la première œuvre d’Enrique Ramirez lorsqu’il était encore au Fresnoy ; par la suite, on en a acquis deux autres via sa galerie.
J’imagine que collectionner implique de nombreux voyages…
Jean-Conrad Lemaître : De Turin à Barcelone, de Bruxelles à Madrid, c’est vrai que nous avons pu beaucoup bouger, en particulier dans des foires d’art. Ces endroits étaient l’occasion de voir et de trouver des vidéos que l’on ne connaissait pas. Quand on n’avait pas la possibilité de nous rendre dans des biennales à l’autre bout du monde, des amis comme Jean-Marc Prévost (ex-directeur du musée d’art contemporain de Nîmes, ndlr) nous conseillaient de jeter un œil à telle ou telle vidéo.
« L’art vidéo est à la frontière des autres supports plastiques et qu’il plaît de par sa nature évolutive, inhérente à l’utilisation des nouvelles technologies. »

La plupart des films de votre collection sont guidés par l’émotion plutôt que par la raison. Diriez-vous qu’une certaine idée du sensible a servi de fil rouge à votre collection ces trente dernières années ?
Jean-Conrad Lemaître : On a toujours fonctionné au coup de cœur. Ce n’est pas une question de thématique ou de style ; c’est la sensibilité qui prédomine, les souffrances, les joies, les peines ou les émotions que l’œuvre procure. La seule constante, peut-être, est à retrouver dans l’ambition des œuvres, conçues avec le même soin qu’un film de cinéma.
Isabelle Lemaître : Il faut dire que nous ne sommes pas des gens raisonnables ! Certains collectionneurs achètent des œuvres avec raison, misent sur des artistes qu’ils n’aiment pas trop mais qui les attirent de par leur renommée ; pas nous. Alfred Pacquement, ancien directeur de Pompidou, a un jour dit de nous : « Ce sont des gens qui achètent avec l’œil et pas avec l’oreille ». J’aime beaucoup cette vision ! Aussi, l’idée n’était pas d’investir dans l’art en pensant que l’œuvre prendrait de la valeur. Pour nous, ce n’était pas un investissement, simplement une passion.
Jean-Conrad Lemaître : Ce serait également très réducteur de choisir des œuvres en fonction de leur thématique, dans le sens où la plus belle œuvre d’un artiste n’est pas toujours celle qui colle au thème recherché. On a préféré se laisser porter par nos coups de cœur.

Il y a malgré tout une forte dimension politique et sociale dans votre collection. Je pense notamment à Barbed Hula de Sigalit Landau et Manque de preuves, Hayoun Kwon. Qu’est-ce qui vous a plu dans ces œuvres en particulier ?
Isabelle Lemaître : Le fait de s’être tourné vers le socio-politique est dû au courage de Jean-Conrad. Au macLYON, Tasja Langenbach, la curatrice de l’exposition Regards sensibles, a plutôt choisi des œuvres qui évoquent une certaine douceur, peut-être parce que l’époque veut ça, mais notre collection contient bien d’autres types de films.
Jean-Conrad Lemaître : Dans Barbed Hula de Sigalit Landau, une œuvre que l’on a acheté très tôt, au LOOP Festival, il y a plus de vingt ans, on sent un lien avec La passion du Christ de Mel Gibson. On ressent la souffrance du peuple, cette notion d’enfermement avec cette femme qui fait tourner autour de sa taille un cerceau de fil barbelé afin de rappeler la souffrance qu’engendrent les murs et les frontières territoriales, le tout selon une image très crue. Ça nous a frappé d’emblée. Quant à Manque de preuves, Hayoun Kwon parle avec émotion de l’immigration, de la froideur de la guerre. Comme elle n’a pas eu le droit d’aller filmer la DMZ, cette zone qui sépare la Corée du Sud de la Corée du Nord, elle a tout fait sur ordinateur. Ça lui a pris des mois et le résultat est bluffant !
« Certains collectionneurs achètent des œuvres avec raison, misent sur des artistes qu’ils n’aiment pas trop mais qui les attirent de par leur renommée ; pas nous. »
Y a-t-il une œuvre que vous avez longtemps cherchée ? Ou que vous avez l’impression d’avoir toujours attendue ?
Isabelle Lemaître : Je pense tout de suite à une œuvre de Hans Op de Beeck, Determination, que j’avais vue sans Jean-Conrad et que je n’avais pas osé acheter… On y voit un jeune couple avec deux enfants dans les bras en train de marcher, sans jamais s’arrêter. J’y voyais un parallèle avec notre vie d’alors. Il y a quelques années, lors d’une table ronde à Bruxelles, j’ai profité de la présence de son galeriste pour lui dire à quel point je regrettais d’être passée à côté d’une de ses œuvres. Je lui ai alors demandé s’il accepterait de nous prêter la vidéo pour un festival. Quelques semaines plus tard, il nous dit que Hans Op de Beeck ne souhaite pas prêter son œuvre ; en revanche, il nous propose de l’acheter à un prix défiant toute concurrence. Depuis, on l’a beaucoup montré en Chine.
Jean-Conrad Lemaître : Pour ma part, je citerais une vidéo de Mathilde Rosier, très hypnotique, découverte dans une galerie en Italie. À chaque fois qu’elle venait à la maison pour nous montrer ses vidéos, je lui demandais d’apporter cette œuvre. Au bout d’un certain temps, on a fini par l’acheter. Mon regret, toutefois, c’est de n’avoir que rarement pu acquérir trois vidéos d’un même artiste, les prix grimpant très rapidement… Et puis les artistes, comme tout le monde, vieillissent ; continuer à acheter leurs œuvres auraient été d’une certaine manière une trahison envers notre idée de départ.
Isabelle Lemaître : On ne peut pas tout acheter, il faut faire des choix.
Isabelle, vous dites : « Jean-Conrad a l’œil et l’instinct, c’est le cerveau. Moi, j’ai la sensibilité. Il est culotté, je le suis moins. Je suis dans le networking ». Est-ce là le secret de votre complémentarité ?
Isabelle Lemaître : Je fais tellement confiance à son instinct… Je reconnais avoir découvert la première Romain Kronenberg, Le massacre du printemps de Mathilde Rosier ou Enrique Ramirez, mais 95% de la collection provient de ses choix.
L’un des problèmes de l’art vidéo, dit-on, a toujours été d’être difficilement exposable, surtout chez soi. J’imagine que ce discours doit vous agacer, non ?
Jean-Conrad Lemaître : Il n’a surtout aucun sens à une époque où tout le monde a plusieurs écrans chez soi. Quant à notre collection, elle n’est pas destinée à être vue à la manière d’une peinture ou d’une gravure que l’on expose. Nous connaissons un collectionneur qui a dix écrans constamment allumés dans son salon à Istanbul ; ce n’est pas notre cas. Notre collection est plus intellectuelle, elle occupe nos pensées.
Celle-ci implique aussi un gros travail de rénovation et de mise à jour, non ?
Isabelle Lemaître : Quand on a commencé à collectionner de l’art vidéo, il fallait souvent acheter le téléviseur qui allait avec. Et ça posait parfois des problèmes : Steve McQueen, par exemple, avait pensé son œuvre sur un Trinitron gris et on ne parvenait pas à en trouver. Des amis collectionneurs ont fini par revendre des œuvres de Name June Paik à cause de ça, parce qu’ils n’ont pas pu acheter le bon système pour voir le film à l’époque et que celui-ci est devenu quasi introuvable.
Jean-Conrad Lemaître : Dans notre cas, un technicien du Fresnoy venait chaque année prendre des vidéos pour les mettre sur un disque dur et créer d’autres types de sauvegarde. Depuis, on fait réexaminer nos disques durs régulièrement. Collectionner des œuvres, surtout quand elles ont plus de quarante ans comme Territories d’Isaac Julien – notre plus ancienne -, c’est aussi les conserver de la meilleure des manières.

En 2007, vous avez fondé le prix StudioCollector. Quelles raisons ont motivé sa création ?
Isabelle Lemaître : C’est une idée qui m’est venue à Londres, assez soudainement. L’idée, à la base, n’était pas de l’associer avec le Fresnoy, mais cela semblait particulièrement intéresser le fondateur de l’école, Alain Fleischer. Il aimait l’idée étant donné qu’il n’y avait pas de prix privé pour l’art vidéo. Là, ça donnait un cadre.
Que pensez-vous du travail de Kieu-Anh Nguyen Phuong, dernière lauréate du prix avec Fallen Noon ?
Isabelle Lemaître : Depuis la deuxième édition, nous ne nous impliquons plus dans le choix des lauréats. C’est à un collectionneur, différent chaque année, de faire son choix. Le pire aurait été que ce prix corresponde uniquement à nos goûts… Nous ne sommes pas toujours d’accord avec le choix du jury, mais la sélection nous permet quoi qu’il arrive de découvrir de nouveaux artistes. Parfois avec un réel intérêt, comme ce Fallen Noon, une pièce que j’ai trouvé très belle, très forte, avec une utilisation assez magnétique du noir et blanc. C’est une magnifique vidéo !
« Les vidéos ont désormais besoin d’un décor, de sculptures ou de gravures positionnées autour afin de les compléter ; beaucoup ne sont plus montrées telles quelles. »

Puisque que l’on parle du Fresnoy, j’ai trouvé que la dernière édition de Panorama s’appuyait sur davantage de formats vidéo que les années précédentes : avez-vous l’impression que l’art vidéo jouit d’une attention particulière en ce moment ? Il y a aussi ce musée à New York qui vient d’ouvrir…
Jean-Conrad Lemaître : Ce que je remarque, c’est que les vidéos ont désormais besoin d’un décor, de sculptures ou de gravures positionnées autour afin de les compléter ; beaucoup ne sont plus montrées telles quelles. Quant au marché, j’ai hélas la sensation qu’il y a moins d’art vidéo dans les foires ou les galeries qu’il y a encore quelques années… Peut-être est-ce à cause des conditions de vie actuelles, des guerres, de la crise économique, du manque de courage de certains collectionneurs… Les espaces dans les foires coûtent très chers, alors, forcément, les galeries proposent plus volontiers des peintures, plus faciles à exposer.
Enfin, la question doit être posée : pourquoi avoir fait don de votre collection de 170 films au macLYON ?
Isabelle Lemaître : Nous avons 82 ans aujourd’hui, nos enfants n’étant pas intéressés, il nous fallait trouver une solution pour pérenniser la collection. Depuis 1996, nous avons pu organiser plus de vingt expositions, mais il ne s’est plus passé grand-chose depuis le Covid… Or, une collection qui reste dans un placard n’a pasde sens à nos yeux. L’équipe du macLYON, qui est une institution publique, avec déjà une collection d’œuvres vidéos conséquente, ça a son importance, s’est quant à elle engagée à montrer notre collection. Et puis ils ont les équipements nécessaires pour la conserver et restaurer les œuvres qui en auraient besoin. C’est tout ce que l’on demande : que ces films puissent vivre et être vus !
- Regards sensibles – œuvres vidéos de la collection Lemaître, du 06.03 au 12.07, macLYON, Lyon.