Comment peut-on déterminer qu’une œuvre est achevée ? Peut-elle seulement prétendre à une clôture définitive ? Ce sont les questions que pose l’exposition Le syndrome de Bonnard, présentée au Frac Île-de-France – Le Plateau (Paris) et aux Réserves (Romainville) jusqu’au 19 juillet 2026. Imaginée par le collectif Le Bureau/, elle explore avec subtilité les différentes formes que peut prendre l’évolution d’une œuvre, mais aussi d’une archive. Exposée aux Réserves, la surprenante série Generative Spirits du duo It’s Our Playground permet d’approfondir la réflexion.
Inspirée par une anecdote selon laquelle le peintre Pierre Bonnard aurait plusieurs fois retouché à la dérobée ses propres toiles, jusqu’à être arrêté par un gardien du Musée du Luxembourg alors qu’il retravaillait une feuille d’arbre sur un de ses tableaux, la nouvelle exposition du Frac Le Syndrome de Bonnard se propose d’explorer l’impermanence de l’œuvre. Ou, pour le dire autrement, l’évolution de sa réception au fil du temps, son changement de présentation au gré des expositions et des dialogues avec les commissaires, les retouches que peut lui apporter son propre auteur… Autant d’éléments qui démontrent le possible mouvement d’une création, son instabilité dans le temps.
L’œuvre semble ainsi destinée à évoluer, ne serait-ce qu’à travers son interprétation, si ce n’est dans sa matérialité. Cette réinterprétation peut elle-même faire l’objet de nouvelles productions, et aller jusqu’à transformer ce qui pourtant a pour fonction de conserver : l’archive. Laquelle dévoile au fil de l’impressionnante exposition, Le syndrome de Bonnard, un caractère profondément mouvant et ouvert.

It’s Our Playground, Generative Spirits, 2019, impressions UV sur papier plié, 120 x 80 cm chaque. Production Villa du Parc – centre d’art contemporain (Annemasse)
Une archive vivante
Une archive ne peut être absolument objective et exhaustive ; elle trahit toujours une subjectivité, un tri, une position située. C’est là le thème exploré sous toutes ses facettes par le duo d’artistes et commissaires It’s Our Playground. Mémoire humaine et machinique, individuelle et collective, l’archive fait chez eux l’objet de nombreux projets, dont la série Generative Spirits, actuellement exposée aux Réserves. Au dernier étage du lieu de l’institution, cinq pièces de la série occupent l’entièreté d’un mur. Présentées pour la plupart en format portrait, elles ont des airs de posters décorant la chambre d’un adolescent, cet âge où trône au-dessus de notre libre l’image de nos personnalités préférées, des films que l’on adore. Generative Spirits, à sa façon, se rapproche de cette idée, et la dépasse.

It’s Our Playground, Generative Spirits, 2019, impressions UV sur papier plié, 120 x 80 cm chaque. Production Villa du Parc – centre d’art contemporain (Annemasse)
L’œuvre comme mémoire
Tout commence sur un site internet produit par Camille Le Houezec et Jocelyn Villemont, les deux membres de It’s Our Playground. Sur ce site, les deux comparses ont chargé plusieurs centaines de visuels minutieusement sélectionnés et provenant de sources diverses : images de documentation d’œuvres d’artistes, images HD qui ont servi au duo dans de précédents travaux, images d’art, d’objets technologiques, mais aussi de fruits et de fleurs… Certaines proviennent de galeries, d’autres ont été prises au téléphone, d’autres encore sont des captures d’écran.
« Il y a un panel de format, de grains d’image. Elles sont très différentes à la fois dans leur matérialité et leur provenance, mais toutes ont en lien de faire ce pont entre l’art, la technologie et la transmission », développe Jocelyn Villemont. Codé pour faire s’enchaîner ces visuels avec un effet de superposition, le site « mime un processus de mémorisation », poursuit-il. Face à l’afflux constant d’images auquel on est confronté, notre cerveau empile, assemble et ré-assemble ces données, qui se brouillent et se juxtaposent. « Il y a un parallèle entre la mémoire de notre ordinateur, sur laquelle se trouve une grande quantité de documents et d’informations qu’on ne vient pas forcément consulter, ou de façon parcellaire, et le mécanisme de notre mémoire lorsqu’on voit défiler un grand nombre d’œuvres et d’images à travers nos écrans », ajoute le plasticien.

Les strates de l’œuvre
Les posters auxquels le public du Frac fait face ne sont autres que les captures d’écran de ce site, soit les instantanés d’une superposition d’images évanescentes. Une fois imprimés sur papier plié, ils deviennent ces tableaux presque abstraits, aux vives couleurs. Si on se concentre bien, peut-être pourrait-on y distinguer des images de documentation des œuvres de Magali Reus, de Sam Leawitt, des photos au smartphone tirées du catalogue d’exposition Cybernetic Serendipity, ou encore des screens de PDF de l’exposition Les Immatériaux… Car, rappelons-le, parmi les banques de données que le duo a fourni au site, il en est une entièrement consacrée aux travaux d’artistes pour lesquels It’s Our Playground porte un grand intérêt. Ces images, documents et screens forment ensemble une archive personnelle du duo, un imaginaire dans lequel puiser.
« Notre rapport à l’archive est directement lié à notre rapport à l’histoire de l’art. Jocelyn et moi, on vient d’une formation où l’art conceptuel tenait une place particulière, et où la citation, l’hommage, l’appropriation faisaient partie intégrante de nos pistes de réflexion et de nos centres d’intérêt », explique Camille Le Houezec. L’intégration de travaux et d’images d’exposition d’autres artistes et commissaires à l’intérieur même du travail du duo prend tout son sens. Par la citation et autres procédés, It’s Our Playground prolonge les œuvres qu’il mobilise, leur redonne vie, et crée à son tour une archive vivante.

De la même manière que, pour le duo, « un projet en amène un autre, qui peut être parfois recyclé, les choses ne disparaissent jamais complètement dans le travail, elles s’auto-digèrent et permettent de nourrir celles qui viennent après », leurs références et culture artistique nourrissent et structurent leurs travaux actuels. Parfois, elles en sont même explicitement l’objet principal : ainsi, les projets chenille tornade perroquet et image nuage, pour ne citer qu’eux, proposent de nouveaux modes d’existence aux centres d’art qui ont dû fermer lors de la pandémie. Le premier, à l’initiative du réseau RN13bis, et le second, de la Villa du Parc, invitent le public à explorer l’archive iconographique de ces lieux via internet et de façon interactive – sur image nuage par exemple, les visiteurs « déneigent » les salles vides à l’aide du curseur, révélant couche par couche la mémoire des murs de la Villa et de ses expositions passées.
Dès lors, n’y a-t-il pas une évolution possible, si ce n’est inévitable, au sein de toute œuvre ? Qu’elle soit objet de réinterprétation, de réappropriation, de citation, de retouches ou de changements de présentation, sa porosité à son environnement et la malléabilité de sa réception révèlent sa capacité d’ouverture, indépendamment ou non de la volonté de son auteur. On peut d’ailleurs s’aventurer à penser qu’elle est en vérité le fruit d’un travail collectif, et ne peut que finir par échapper à son créateur, comme le démontre subtilement la très sensible exposition Le Syndrome de Bonnard.