Kairos Futura : imaginer le futur alternatif du Kenya

Kairos Futura : imaginer le futur alternatif du Kenya
© Kairos Futura

Entre l’extraction des ressources, les décharges à ciel ouvert et le tourisme de masse, les espaces naturels du Kenya sont soumis à de multiples pressions. Résultat : les locaux sont les derniers à profiter de l’environnement foisonnant qui les entoure. Le collectif Kairos Futura agit pour réparer ce lien et reverdir la capitale, Nairobi, entre action artistique et engagement politique.

Les représentations stéréotypées du continent africain ont la peau dure. Tapez Kenya sur Google Images et vous en ferez l’expérience. Très vite, le moteur de recherche propose des clichés où girafes et éléphants gambadent à travers la savane, quelques fois rejoins par des Massaïs en tenue traditionnelle. Pourtant, la réalité des Kenyans est tout autre. 65% des habitants de Nairobi, la capitale, vivent dans des bidonvilles d’où la végétation est absente.

Celui qui se fait appeler Stoneface Boomba connaît bien ces paysages de taule pour y avoir grandi. Avec son collectif Kairos Futura, il initie une action, à mi-chemin entre l’art social et le militantisme écologique : « Nous avons planté des milliers d’arbres. Moins d’une centaine a survécu. Dans un endroit avec une telle densité de population, on se heurte à des défis colossaux », explique l’artiste. Quand ce n’est pas le manque d’eau, c’est le bétail qui mange les jeunes pousses. Et quand les chèvres se tiennent tranquilles, c’est la police qui vous embarque, parce qu’ici, enfouir un plant dans la terre peut vous coûter une amende et un passage en garde-à-vue.

Un kenyan sur les marches d'un palais pose en combinaison verte.
The Wild Future Lab © Kairos Futura

Repolitiser l’arbre

Composé d’une quinzaine de membres, le collectif Kairos Futura se présente comme un laboratoire d’expérimentation sociale et écologique. Ensemble, ils inventent des solutions pour que les Kenyans aient davantage accès à la nature. Après l’échec de leur plantations sauvages d’arbres au milieu de Mathare (le plus grand bidonville de Nairobi), Stoneface Boomba et Ajax Axe (autre artiste du groupe qui a répondu présent à l’interview) conçoivent la Jungle Room, une sylviculture hors-sol ouverte au public, où les végétaux poussent dans des bacs de récupération. De quoi sensibiliser les plus jeunes à l’écologie.

Parmi leurs sources d’inspiration, les deux artistes associés citent une femme, Wangari Muta Maathai (1940 – 2011), une militante locale qui a obtenu en 2004 le prix Nobel de la paix pour son combat contre la déforestation kényane et ses actions de végétalisation. Malgré les initiatives de cette dernière, le droit d’accès à la nature des Kenyans est continuellement bafoué. Ici, la plupart des espaces naturels sont payants et réservés aux touristes qui ont les moyens d’y accéder. Contrairement aux idées reçues, « beaucoup de Kenyans n’ont jamais vu un lion ou un zèbre de leur vie, à part peut-être dans un zoo, pour les plus chanceux », souligne Ajax Axe. Selon elle, toujours, le problème remonte au temps de la colonisation par le Royaume-Uni, qui a dessiné les contours des parcs et des forêts nationales, principalement pour la chasse : « C’est à cette époque qu’ils ont chassé tous les autochtones de ces régions et pris le contrôle de ces territoires. » Depuis, les locaux vivent coupés de leur environnement direct.

Une femme masquée et un homme en costume blanc posent devant un champ d'agriculture au Kenya.
The Wild Future Lab © Kairos Futura

Futurs alternatifs  

« Se constituer en groupe d’artiste a permis d’éviter d’être persécutés », reconnaissent les deux membres du collectif. Un statut qui leur permet de passer entre les mailles d’un filet administratif répressif et peu soucieux des droits des populations locales, notamment en termes d’accès à la nature. Tel un Cheval de Troie, la Station Imagination parcourt le Kenya pour aller à la rencontre de communautés manquant de ressources culturelles, éducatives et technologiques sur le sujet de l’écologie. Le dispositif se présente comme une roulotte autonome, alimentée en énergie solaire. À l’intérieur : une bibliothèque, une imprimante 3D, du matériel de dessin et de peinture, ainsi que des jeux conçus par Kairos Futura, dont leur « tarot du futur ». Autant de moyens ludiques de provoquer la discussion.

L’idée de ces ateliers qui viennent à la rencontre des habitants est de leur offrir des espaces pour penser des avenirs alternatifs. « Pour trouver des alternatives au futur, il faut d’abord les imaginer. C’est en ce sens que les artistes peuvent amener des changements concrets dans leurs communautés », reprend Ajax Axe. Avant de venir au Kenya, cette dernière était une sculptrice à succès aux États-Unis où elle finit par se sentir comme « un animal exotique pour personnes riches » – d’où le désir de changer sa pratique et de s’engager dans un art à portée sociale.

Dans la jungle kenyane, deux personnes en combinaison, un moustiquaire sur la tête, se tiennent au pied d'un arbre.
The Wild Future Lab © Kairos Futura

Jeunesse et micro-utopies

En juin 2024, des manifestations ont débouché sur l’invasion du Parlement et fait une soixantaine de morts. Elles étaient instiguées par une Gen Z décidée à remettre en question l’absence de changement politique à l’horizon. Le collectif Kairos Futura compte sur cette jeunesse en manque de futur. Ils organisent régulièrement des sorties gratuites avec des enfants qu’ils emmènent à l’Arboretum de Nairobi, une réserve d’arbres endémiques de la région. Des excursions qui permettent à certains d’échapper au décor dystopique des quartiers précaires de Nairobi, comme celui de Dandora qui abrite une décharge à ciel ouvert. Horizons de déchets, montagnes d’ordures : ici la civilisation dégueule ses entrailles. 120 hectares de détritus en putréfaction qu’hommes, femmes et enfants dévalent à la recherche de restes à manger ou d’objets revendables.

Dans le désert kenyan, au bord d'une source d'eau, deux personnes en combinaison se tournent le dos.
© Kairos Futura

« La question de la pollution est économique. La décharge est organisée autour de groupes mafieux qui en tirent profit », affirme Ajax Axe, mesurant l’importance du défi à relever pour nettoyer ces espaces. Pour faire prendre conscience de l’existence de ces zones cauchemardesques, que beaucoup de guides touristiques oublient dans leurs parcours, le collectif a mis au point le Wild Future Lab, un laboratoire situé dans un Nairobi spéculatif de 2045 où des installations textiles et des expériences interactives invitent les visiteurs à co-créer leurs propres visions urbaines sauvages.

Soutenu par Ars Electronica, ce projet entre en connexion directe avec une autre idée développée par Kairos Futura : une « map », composée de 7 micro-utopies où aller faire tamponner un passeport fictif. Le « Lucky Summer Temple », accolé à la décharge, fait partie des points de passages obligés. Parmi les participants à cette expérience, de nombreux Nairobiens des beaux quartiers n’avaient jamais mis les pieds à Dandora. Alors que la nature est accaparée pour nourrir l’économie touristique du safari, le collectif Kairos Futura agit pour faire dévier le futur vers des alternatives plus verdoyantes. Et surtout, plus démocratiques.

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