Festival d’art numérique – ou plutôt d’« art et technologie », comme préfère le dire sa curatrice, Marie du Chastel – le KIKK Festival 2025 a croisé les dispositifs sonores et les approches low-tech lors d’une 14ème édition connectée à son territoire, la Wallonie.
Boom Boom Tchak ! Ces trois mots, prononcés en guise d’onomatopée swingante, viennent donner le la de l’édition 2025 du KIKK Festival : une édition qui, du 23 au 26 octobre, a relié art sonore et arts numériques dans un creuset créatif, comme il est de coutume pour le rendez-vous namurois, particulièrement ludique et accessible à tous.
« La vraie bascule de cette 14e édition, c’est d’avoir fait du son le fil conducteur, confirme en préambule Marie du Chastel, la curatrice de la manifestation. On parle souvent d’ »art numérique », une étiquette que je trouve réductrice. Je préfère « art et technologie » ou « nouveaux médias ». Le numérique convoque presque toujours l’œil. Ici, nous avons choisi l’oreille. Le son traverse les corps, dessine l’espace, alerte, oriente, ouvre l’imaginaire. Il offre une perception intuitive du monde, différente du visuel, et engage l’architecture, l’urbanité et même l’écologie de l’écoute. »

Low-tech en tête
En guise de perception, c’est surtout un principe de proximité sensible avec les dispositifs que l’on peut déceler dans une bonne partie des trente installations immersives et interactives dispatchées au sein des différents sites culturels et patrimoniaux de la capitale wallonne. Une sensibilité d’écoute qui passe principalement par un axe lo-fi et low-tech, prenant finalement à contre-pied le déferlement hi-tech – VR, AR, XR, IA, autant d’acronymes presque anxiogènes -, mais aussi de LEDs ou de lasers, que l’on retrouve actuellement mis en exergue par la plupart des grands rendez-vous de création numérique. « Si je conteste le terme « arts numériques », trop étroit pour un écosystème profondément hybride, c’est parce qu’on ne peut pas réduire des champs art-technologie, art-science ou bio-art à des écrans, à de la 3D ou à de l’IA, précise Marie du Chastel. Ce serait oublier la matière, les gestes, l’ingénierie bricolée, la poésie des mécanismes simples. »
« Le numérique convoque presque toujours l’œil. Ici, nous avons choisi l’oreille. »

On retrouve en effet cette épure, ces notions de bricolages ingénieux, mais également l’usage prééminent d’éléments naturels, dans pas mal de dispositifs exposés. L’Óra de Joris Strijbos se présente ainsi sous la forme d’un orchestre de trépieds connectés à un compresseur intégré relâchant par intermittence l’air contenu. Le très beau spectacle Hyperborée du collectif bruxellois Ersatz utilise les mouvements robotisés d’une toile laser tissu portée par une structure pivotante afin d’obtenir un rendu filaire surprenant, évoquant les paysages graphiques de Joanie Lemercier, voire des impressions de flottement dignes d’une aurore boréale rappelant les tonalités spectrales de certaines vidéos de Bill Viola.
« On ne peut pas réduire des champs art-technologie, art-science ou bio-art à des écrans, à de la 3D ou à de l’IA. »
Dans Hydroscope, Alexis Choplain associe l’eau et l’électricité pour créer une très magnétique – et expérimentale – visualisation de propagation d’ondes circulant dans l’obscurité entre différentes structures vitrées. Dans sa série Hard Times Soft Sounds (Seashell), Moritz Simon Geist crée des partitions sonores à partir de coquillages remplis d’eau dont la rotation compose de douces mélopées auditives. Enfin, la micro-pièce Figures of Thought d’Els Viaene lie fumée et son afin de suggérer une chorégraphie douce, que l’on suit à l’aide d’un œilleton de périscope.

Un choix curatorial fort
« La place accordée au low-tech est un choix curatorial, pas un compromis budgétaire, note Marie du Chastel. Depuis des années, ma curation assume une esthétique frugale et intelligente : culture maker, logiciels libres, réemploi, circuits courts, moteurs visibles, soudures apparentes, matériaux bruts. Ces approches sont souvent plus exigeantes, dans le sens où les pièces les plus minimalistes sont aussi parfois les plus coûteuses. Elles demandent souvent une précision d’orfèvre, mais elles sont plus justes écologiquement et plus proches du corps. »
Soucieuse de bien expliquer sa démarche, la curatrice belge la relie à une urgence sociétale : « Beaucoup de nos espaces vivent en lumière naturelle. Cela impose de penser autrement la relation œuvre-lieu et, avec la thématique sonore, d’utiliser l’architecture comme caisse de résonance plutôt que comme boîte noire. C’est presque une position politique : offrir une respiration sans écrans, réactiver l’ensemble des sens et sortir le public de l’hypnose visuelle permanente. »

Sur ce point, deux des pièces les plus notables se trouvent à l’Institut Saint-Louis. L’Écho des Pierres de Julien Poidevin propose une scénographie d’enceintes-miroirs rotatives, de véritables sculptures cinétiques qui jouent de leur réflexion sonore avec les murs dans une longue pièce de vingt-cinq minutes. Au rez-de-chaussée, Zimoun lui emboîte le pas avec un orchestre de cartons disposés de manière à rappeler le mur d’un soundsytem. Marie du Chastel : « “196 Prepared DC-Motors, Cotton Balls, Cardboard Boxes 80X80X80 CM” est un mur quasi organique de près de 200 modules, une architecture entière transformée en caisse de résonance ».
« Depuis des années, ma curation assume une esthétique frugale et intelligente : culture maker, logiciels libres, réemploi, circuits courts, moteurs visibles, soudures apparentes, matériaux bruts. »

Un cycle de conférences et de rencontres sonores
Cette focale sur le son n’est d’ailleurs pas limitée à l’exposition. Elle irrigue le programme de conférences et de rencontres des KIKK TALKS, avec ses 3 000 professionnels et quatre-vingt intervenants/artistes internationaux. «Yuri Suzuki y explore par exemple la matérialité du son et compose des installations qui sculptent l’écoute dans l’espace, décrit Marie du Chastel. Nous avons aussi ouvert le versant design avec Antfood, qui est à l’origine du célèbre logo audio « ta-dum » de Netflix, pour discuter identité et branding sonores. Avec Boom Boom Tchak, nous avons donc déplacé le regard vers l’écoute et élargi le champ de l’art et de la technologie à un territoire encore trop peu cartographié ».
Du côté du low-tech, la ligne critique présentée par Marie du Chastel irrigue aussi le programme pro. Beaucoup d’intervenants y questionnent l’impact du progrès technologique et proposent des pistes concrètes, frugales, ouvertes, ancrées dans la culture maker et l’éthique du logiciel libre.

À ce sujet, la curatrice dit pouvoir citer trois exemples concrets : « Avec son “My Nanny Was a Computer”, Monica Rikić met le Creative coding et l’électronique au service d’une robotique pensée depuis le care. Elle croise cyberféminisme, éthique hacker et open source pour interroger les assistants robotiques au-delà de la “social acceptability”, en s’attaquant notamment aux causes systémiques. Il y a ensuite Benjamin Gaulon avec “Embracing Obsolescence, Glitch, and the Internet of Living Things”. Benjamin est une figure du critical making. Il détourne, répare et recycle l’électronique pour questionner l’obsolescence programmée, le consumérisme et les enjeux de vie privée. Entre ses mains, le glitch devient une méthode d’enquête et un outil pédagogique, avec une attention prêtée aux écosystèmes techno-ruraux et aux ressources locales ».
Enfin, Marie du Chastel cite le cas Tim Hunkin, un ingénieur-artiste dont le Seagulls and the Super Rich témoigne de son attrait pour les automates satiriques. « À partir de mécaniques simples et de bricolage éclairé, Tim critique nos dépendances technologiques, les inégalités et les ambiguïtés de la “green tech”. Ses machines sont low-tech dans la forme, et redoutablement affûtées dans le propos ».

Fossilized Futures, l’écoute active des territoires
Pour autant les écrans et les dispositifs VR ou IA ne sont pas totalement absents. La pièce de réalité virtuelle Vulcan de Théo Dechanez, étudiant à l’ECAL (Lausanne), renforce la plongée incandescente dans la matière volcanique de son film immersif dédié aux époux Kraft par une série de spots placés face à l’utilisateur ; lesquels font opportunément monter la température à certains moments choisis. La Machine à Tubes de leurs compatriotes helvètes de My Name Is Fuzzy invite à créer les tubes du moment via une machine tutorielle un brin croquignolesque et loufoque, mais pourtant bel et bien régie par une IA mélomane, prête à partir à la conquête du Top 50.
Dans une direction multi-écrans scénarisée, le Fossilized Futures de Marco Barotti et Robertina Šebjanič s’avère sans doute le dispositif le plus représentatif de l’esprit dans lequel le KIKK Festival entend s’approprier ces technologies, en les reliant au territoire de Namur, mais aussi en travaillant sur des principes de production, de coproduction, voire de résidence, encore plus affirmés cette année. Renvoyant concrètement à la géographie locale – en particulier à la confluence des cours d’eau majeurs du secteur que sont la Sambre et la Meuse -, Fossilized Futures est une œuvre multi écran aux frontières de l’art et de la science, une installation qui réunit les matières audiovisuelles, le chant choral et l’IA, ainsi que de petits modules organiques respirant par soufflerie. Lesquels évoquent le « Strudiella devonica », le plus vieux fossile du monde trouvé à cet endroit.
« Ce qui me touche dans “Fossilized Futures”, c’est la manière dont tout s’entrelace : des voix humaines travaillées avec le chœur de Namur, des enregistrements de terrain, des données fluviales sonifiées, des sculptures qui respirent. »

À en croire Marie du Chastel, Fossilized Futures est un projet qui toutefois mis du temps à éclore. « Marco et Robertina se sont rencontrés au KIKK, en 2018. En 2020, je leur ai proposé de collaborer sur un projet que nous pourrions produire. Il a fallu plusieurs tentatives de financement, puis le projet Creative Europe Co-Vision a ouvert la voie. À partir de là, tout s’est accéléré. Résidences à Namur, ateliers avec différents chercheurs et citoyens, travail de terrain sur la Sambre et la Meuse, puis sessions avec le CAV&MA, le chœur de chambre de Namur pour les voix. Une partie des enregistrements et du prototypage a été faite au medialab du TRAKK, notre hub créatif ».
Là encore la combinaison multimédia organique et sensible obtenue participe pleinement de la réussite du projet. « Ce qui me touche dans “Fossilized Futures”, poursuit Marie du Chastel, c’est la manière dont tout s’entrelace : des voix humaines travaillées avec le chœur de Namur, des enregistrements de terrain, des données fluviales sonifiées, des sculptures qui respirent, le tout mis en tension par une composition de Marco et une dramaturgie visuelle que Robertina sait mener sans emphase. On y entre comme dans un paysage qui pense. On en ressort avec l’impression physique d’avoir touché le temps, non pas celui de nos agendas, mais un temps profond, géologique, lent, qui nous dépasse et nous oblige à l’humilité ».
De fait, Fossilized Futures s’impose comme une grande et sublime découverte, tant elle résume à la perfection cette envie d’écoute active, de frugalité intelligente et de récits longs reliant son et territoire. Autant d’intentions que cette édition du KIKK Festival a prioritairement choisi d’incarner.