Une machine peut-elle écrire du Molière ? C’est la question à laquelle le collectif Obvious et le Théâtre Molière Sorbonne tentent de répondre avec L’Astrologue ou les Faux présages, une farce du XVIIe siècle inédite, entièrement rédigée par intelligence artificielle.
Et si Molière n’était pas mort en 1673 ? Une interrogation presque sacrilège qui se retrouve au coeur d’un projet artistique et scientifique hors norme : redonner vie à sa plume, à l’aide de l’intelligence artificielle. Née d’une rencontre en 2023 lors d’une table ronde à la Sorbonne, l’idée a germé entre le collectif d’artistes Obvious, pionnier de l’art génératif, et le Théâtre Molière Sorbonne, gardien des techniques de déclamation du 17ème siècle. S’en suivent trois ans, 20 000 allers-retours entre humains et algorithmes et 1,5 million d’euros de financement, jusqu’au 5 mai dernier, lors du tant attendu levé de rideau, à l’Opéra Royal du Château de Versailles.

Du fait-main et de l’IA
Pour tromper l’oreille et l’œil, rien n’a été laissé au hasard. Les modèles d’intelligence artificielle (dont Mistral AI) ont été entraînés sur la mécanique interne de l’écriture moliéresque, disséquée par les spécialistes de l’université parisienne qui ont encouragé les comédiens à ressusciter la diction de l’époque, ses consonnes finales ou ses liaisons obligatoires. Les costumes ont été brodés à la main, à partir de silhouettes, elles aussi générées par IA. Lors de la première, le public a également été invité à jouer le jeu du passé : Ce soir, vous êtes une assemblée de nobles et de bourgeois, proches du roi Louis XIV, qui vous invite dans son château à découvrir une pièce de Molière avant qu’elle ne soit rendue publique », entendions-nous depuis notre siège. Sur scène, Pseudoramus – astrologue charlatan et personnage principal – manipule un bourgeois fortuné à coups de fausses prophéties afin de lui faire marier sa fille contre son gré. Du Molière dans l’âme, du pixel dans les coulisses.

Farce ancienne, questions modernes
Car la satire de la crédulité, Molière en avait fait sa marque de fabrique, de Tartuffe au Malade Imaginaire. Des imposteurs qui prospèrent toujours sur la même naïveté humaine. Pseudoramus n’échappe pas à la règle. Lui a quelque chose du prophète de la tech’, celui qui prédit la fin du monde depuis une scène de conférence pour mieux vendre son oracle ou sa formation en ligne. Un parallèle tout sauf hasardeux : derrière la comédie se joue une véritable réflexion sur notre rapport aux IA, nouvelles diseuses de bonne aventure que l’on consulte comme on aurait jadis scruté les astres. Mais pas d’inquiétude ! Si elle est générée par IA, la pièce n’abandonne pas sa moralité au tout-technologique, et finit par faire payer ses mauvais tours au protagoniste, sous les rires du public. Hommage réussi.