« L’Attraction céleste » : les plaisirs inconnus d’Agathe Simon

« L’Attraction céleste » : les plaisirs inconnus d’Agathe Simon
"L'attraction céleste" © Agathe Simon

En regardant le triptyque vidéo L’attraction céleste, il est frappant de voir à quel point Agathe Simon traite de ce que les images racontent, de ce qu’elles deviennent une fois figées par la caméra, du passé, collectif ou fantasmé, qu’elles font ressurgir, en quête de sens, de lien, d’empathie. Sans jamais se détourner de ce qui l’obsède vraiment : l’inconnu, les mystères et incompréhension qu’il charrie. L’artiste-chercheuse française s’explique.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Cette phrase de Gottfried Wilhelm Leibniz, Agathe Simon dit beaucoup y penser depuis ses études en philosophie. Elle y entend une manière d’approcher notre monde, au-delà des sciences, une façon de tester les limites de la raison, une incitation à retourner à la racine des choses. En 2023, l’artiste-chercheuse, passée par La Fémis et le Conservatoire de Paris, s’est donc rendue au nord-ouest de l’Argentine, à 5 000 mètres d’altitude, à la rencontre de Yolanda, une éleveuse de lamas basée sur place, et Beatriz, une cosmologiste. Deux parcours de vie et deux visions qu’a priori tout oppose au sujet de l’origine du monde (l’une est religieuse, l’autre scientifique), réunies autour de mêmes questions : Pourquoi sommes-nous ici ? D’où vient l’univers ? Comment a-t-il évolué ?
 
En parallèle, Agathe Simon, dont on avait découvert le travail en 2025 à l’occasion des Safra’s Numériques, vit chez Yolanda et sa famille, partage leur quotidien, qu’elle résume ainsi : « Dormir à six dans une chambre où il gèle la nuit, préparer les repas sur une petite cuisinière à bois, aller chercher l’eau au rio »… Et d’ajouter : « Cette présence inscrite dans le temps était essentielle pour que le film naisse d’un rapport de confiance et d’un regard situé, plutôt que d’une observation distante ».

Triple écran vidéo montrant du matériel scientifique dans un paysage désertique.
L’attraction céleste © Agathe Simon

Un sujet, de nombreuses interrogations

Au cœur de ce lieu, hautement singulier, où un télescope révolutionnaire visant à observer les premiers instants de l’univers (QUBIC) vient d’être installé, Agathe Simon extrait les pensées qui agitent l’humain, interroge le rôle de la science – à quoi pourrait-elle bien servir si nous avions déjà toutes les réponses de notre présence sur Terre ? – et réconcilie dans un même geste savoirs religieux et théories scientifiques. 
 
Ainsi née l’installation vidéo L’Attraction céleste, d’emblée redevable à de multiples questions. « Avec cette œuvre, je pose la question de cet inconnu à la fois hypothétique et obsédant. Comment donner à percevoir ce dont nous n’aurons jamais l’expérience ? Comment donner à comprendre ce qui dépasse l’entendement et n’existe peut-être pas ? Comment ces questions vertigineuses s’incarnent-elles dans les récits et rituels de ces deux femmes que tout semble opposer ? »

Triple écran vidéo montrant des personnes faisant des fouilles au sein d'un désert.
L’attraction céleste © Agathe Simon

Les vertiges du vide

Soucieuse d’être au plus près de ces multiples interrogations, Agathe Simon a donc pensé L’Attraction céleste sous la forme d’un triptyque vidéo de près de quinze minutes, jouant avec les formes et les éléments. Des images dénaturées, des séquences fragmentaires et des paysages austères servent ici de matière première à un documentaire au rythme lent, faussement contemplatif, parsemé de divers enjeux. 
 
D’où le recours aux trois écrans, pensés pour « donner une dimension pleinement immersive, à l’image du sujet (le cosmos) et du cadre (un désert d’altitude) de ce triptyque, conclut-elle. Ainsi, les écrans sont dans un rapport de simultanéité et d’échos, parfois de dissonances ». Preuve que Agathe Simon a bien retenu la leçon de Leibniz : L’Attraction céleste n’entend pas répondre à une question précise, ni suivre une narration figée ; l’œuvre préfère à cela se frotter à des pensées abstraites et, ce faisant, embrasser la beauté de l’inconnu, des vertiges, du rien.

À lire aussi
Emilija Škarnulytė, dialoguer avec les forces invisibles
Emilija Škarnulytė © Visvaldas Morkevicius
Emilija Škarnulytė, dialoguer avec les forces invisibles
À l’occasion de la parution de sa monographie, Waters Call Me Home, retour sur le parcours de l’artiste lituanienne Emilija…
25 mars 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Ugo Arsac : «  “Katábasis” propose aux gens de faire leur propre voyage en enfer »
Ugo Arsac © Lavinia Parlamenti
Ugo Arsac : «  “Katábasis” propose aux gens de faire leur propre voyage en enfer »
Et si les sous-sols d’une ville permettaient de mieux se comprendre soi-même ? C’est le pari réussi par Ugo Arsac, lauréat 2026 du grand…
03 juin 2026   •  
Écrit par Alice de Brancion
Éric Baudelaire, le pouvoir des fleurs
“Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth” © Éric Baudelaire
Éric Baudelaire, le pouvoir des fleurs
Entre beauté et angoisse, l’artiste franco-américain Éric Baudelaire, dont la dernière installation audiovisuelle est actuellement…
28 mai 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Explorez
POLYGON1993 : "Je veux retrouver les images de l’enfance"
POLYGON1993 : « Je veux retrouver les images de l’enfance »
Des écrans cathodiques moddés, des cartes TCG, des impressions et des collaborations transpacifiques : pour Koi No Yokan, son premier...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Benoit Palop
Le mycélium, la sphère, l'architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng
Yue Cheng © Quentin Faucomprez
Le mycélium, la sphère, l’architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng
Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, passée par le Fresnoy - Studio national des arts contemporains entre...
16 juillet 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Faites de l'Image : le low-tech comme manifeste artistique
Christophe Jacquemart et Clément Combes, “X-Bones Experience” © Kinokine
Faites de l’Image : le low-tech comme manifeste artistique
Festival des arts visuels et des « arts numériques » sans prétention, le rendez-vous toulousain Faites de L’Image assume sa logique...
15 juillet 2026   •  
Écrit par Laurent Catala
L'œuvre du jour : « Between These Black Waters » de Connie Bakshi
“Between These Black Waters”, 2026 © Connie Bakshi / EPOCH Gallery, Los Angeles
L’œuvre du jour : « Between These Black Waters » de Connie Bakshi
Avec Between These Black Waters, l'artiste américano-taïwanaise Connie Bakshi transforme l'exil et la mémoire diasporique en territoire...
13 juillet 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nos derniers articles
Voir tous les articles
POLYGON1993 : "Je veux retrouver les images de l’enfance"
POLYGON1993 : « Je veux retrouver les images de l’enfance »
Des écrans cathodiques moddés, des cartes TCG, des impressions et des collaborations transpacifiques : pour Koi No Yokan, son premier...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Benoit Palop
Le mycélium, la sphère, l'architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng
Yue Cheng © Quentin Faucomprez
Le mycélium, la sphère, l’architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng
Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, passée par le Fresnoy - Studio national des arts contemporains entre...
16 juillet 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Faites de l'Image : le low-tech comme manifeste artistique
Christophe Jacquemart et Clément Combes, “X-Bones Experience” © Kinokine
Faites de l’Image : le low-tech comme manifeste artistique
Festival des arts visuels et des « arts numériques » sans prétention, le rendez-vous toulousain Faites de L’Image assume sa logique...
15 juillet 2026   •  
Écrit par Laurent Catala
bitforms, l'histoire d'une galerie pionnière
Steven Sacks, New York, une œuvre de Manfred Mohr dans le dos, “P-511/M” © Max C Lee / bitforms gallery
bitforms, l’histoire d’une galerie pionnière
New York, novembre 2001. Deux mois après le 11 septembre, un jeune galeriste ouvre dans le quartier de Chelsea un espace entièrement...
13 juillet 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard