Laurent Grasso, aller au-delà des nuages

27 août 2024   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Laurent Grasso, aller au-delà des nuages
“Clouds Theory”, Abbaye de Jumièges ©Laurent Grasso/ADAGP/Tanguy Beurdeley/Perrotin

Dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, Laurent Grasso fait le lien entre les artistes révolutionnaires de la fin du XIXe siècle et l’art contemporain. Choisi par le département de la Seine-Maritime, le plasticien, grand nom de l’art vidéo actuel, jouit d’une carte blanche à son image : protéiforme.

Au cœur de l’ancienne abbaye de Jumièges, l’insaisissable Laurent Grasso fait la pluie et le beau temps. Surtout la pluie, encouragée par un ensemble de nuages disséminés sur l’ensemble du site par l’artiste. Faits de lumière, de pierre ou de métal, les éléments de son exposition Clouds Theory distillent le mystère et jouent avec les impressions… À l’instar d’un certain Claude Monet ?

Invité à incarner l’héritage du mouvement impressionniste au sein de la création contemporaine, le Mulhousien agrémente cette volonté de rendre visible l’invisible d’un soupçon de théories scientifiques, de quelques histoires fascinantes et d’une bonne dose d’ésotérisme. « Comme je le fais toujours, j’ai cherché à capter l’énergie du lieu, à savoir par quels flux il est traversé, explique l’artiste aux Inrocks. Jumièges a été traversé par de nombreux désastres, des invasions, tremblements de terre, incendies, inondations. J’ai travaillé sur cette histoire, considérant le lieu comme une porte magnétique entre le passé et le futur, une sorte de Stonehenge SF, plutôt que comme un lieu patrimonial. »

Une installation en forme de nuage placée au milieu des ruines de Jumièges.
Vue de l’exposition Clouds Theory à l’abbaye de Jumièges ©Laurent Grasso/ADAGP/Tanguy Beurdeley/Perrotin

Désacraliser la nature

À l’aide de néons, la figure du nuage s’enflamme, renvoyant directement aux dégâts successifs subis par l’édifice, mais également aux champs de flammes mystérieux formés par les échappés de gaz naturel. Tout au long du parcours, ces nuages lumineux deviennent des dates importantes pour l’abbaye, puis se meuvent en des yeux inquisiteurs, dont l’interprétation est plurielle : est-ce là des références au mauvais œil ? Une critique des systèmes de surveillance ? Une invitation à l’introspection ? Seule certitude : Laurent Grasso pose des questions, sans jamais donner les réponses, comme pour entretenir le mystère propre à Jumièges, souvent qualifié de « plus belle ruine de France »…

Image en noir et blanc d'un rectangle noir surplombant l'île des Orchidées.
Orchid Island, 2023, film HR, 20’ ©Laurent Grasso/ADAGP/Perrotin

Filmer l’invisible

La vérité se cache peut-être à l’intérieur du bâtiment, devant une petite télévision cathodique. Ce que l’on y voit ? Un nuage de fumée menaçant la ville de Paris. Est-ce le nuage d’origine ? Celui qui contaminera toute l’abbaye ? Élément central de l’exposition, cet écran est entouré d’autres projections : OttO, mettant en scène des sites sacrés aborigènes filmés à l’aide de caméras thermiques et hyperspectrales placées sur des drones ; ARTIFICIALIS, un tour du monde spectral et troublant ; ou encore Orchid Island, une œuvre plus récente faisant léviter un rectangle noir au-dessus de l’île des Orchidées, où la construction d’une gigantesque décharge nucléaire a provoqué un conflit avec la population autochtone Tao, ainsi que sur le lac aux Mille Îles, le réservoir artificiel rattaché au grand barrage de Taïwan.

À chaque fois, l’homme est absent de ces prises de vue. Ce qui ne l’empêche pas d’en être paradoxalement le personnage principal, tant son impact, ses décisions et ses constructions conditionnent l’évolution des tournages de Laurent Grasso et, plus largement, l’évolution du monde tout entier. Tout l’enjeu de l’exposition Clouds Theory, pensée dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, est donc de rendre visible l’invisible, tout en offrant une nouvelle vision du paysage. Car là où les Impressionnistes ne tiraient que du beau des nouvelles constructions humaines, Laurent Grasso invite à prendre de la distance et à adopter une position plus humble, plus critique, face à notre désir absolu de contrôler sur la nature.

À lire aussi
Des impressionnistes au numérique, une même obsession pour l'eau
“Les baigneuses”, 2024, ©Sasha Katz
Des impressionnistes au numérique, une même obsession pour l’eau
Des “Nymphéas” de Monet à la série NFT “Les baigneuses” de Sasha Katz, n’y a-t-il qu’un seul mouvement de brasse ? Jusqu’au 24 mai…
06 mai 2024   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Tabita Rezaire, du spirituel au virtuel
Tabita Rezaire, du spirituel au virtuel
Jusqu’au 27 août, aux Abattoirs à Toulouse, a lieu “Fusion élémen.terre” autour du travail de Tabita Rezaire : une exposition pensée…
28 mai 2023   •  
Écrit par Manon Schaefle
Le paysage, obsession numérique
“Rios” ©Laura Colmenares Guerra
Le paysage, obsession numérique
Source d’inspiration des plus grands peintres de l’histoire de l’art, le paysage influence également les créations des artistes…
09 août 2024   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Explorez
Book club : « Technologie du coup d'État » de Thibault Prévost
Book club : « Technologie du coup d’État » de Thibault Prévost
Dans son nouveau livre, le deuxième en deux ans, Thibault Prévost braque ses projecteurs sur les coulisses du trumpisme, là où de jeunes...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Zoé Terouinard
LoVid, l'histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
LoVid, l’histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
Depuis 2001, Tali Hinkis et Kyle Lapidus, les deux trublions qui se cachent derrière le duo new-yorkais LoVid, fabriquent leurs propres...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
L'œuvre du jour : « Qwen Stefani Against Techfascism », de !Mediengruppe Bitnik
« Qwen Stefani Against Techfascism » © !Mediengruppe Bitnik
L’œuvre du jour : « Qwen Stefani Against Techfascism », de !Mediengruppe Bitnik
Porté par Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo, le  duo allemand !Mediengruppe Bitnik imagine une oeuvre on ne peut plus actuelle, mettant...
05 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
« Paradoxes », une série de science-fiction pensée à l'aide de l'IA
"Paradoxes" © Atlas V/Arte
« Paradoxes », une série de science-fiction pensée à l’aide de l’IA
Présentée au Festival de la fiction de La Rochelle, la mini-série d'Arte réalisée par Pierre Zandrowicz fait surgir tout un monde de...
02 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
“inference_commons” © David Lazar
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
Peut-on fêter son vingt-cinquième anniversaire sans s’accorder ne serait-ce qu’une pensée nostalgique ? Le Maintenant Festival prouve que...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Book club : « Technologie du coup d'État » de Thibault Prévost
Book club : « Technologie du coup d’État » de Thibault Prévost
Dans son nouveau livre, le deuxième en deux ans, Thibault Prévost braque ses projecteurs sur les coulisses du trumpisme, là où de jeunes...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Zoé Terouinard
LoVid, l'histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
LoVid, l’histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
Depuis 2001, Tali Hinkis et Kyle Lapidus, les deux trublions qui se cachent derrière le duo new-yorkais LoVid, fabriquent leurs propres...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Andy Warhol, pape du petit écran ?
Tournage à la Factory, New York, 1969 © Andy Warhol
Andy Warhol, pape du petit écran ?
En parallèle à son exposition parisienne, centrée sur ses dessins, la Herbert Foundation-Loods, présente l'œuvre de Warhol sous un angle...
06 octobre 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt