Présentée à l’occasion de la première édition du Festival NOÛS, Le chant des sirènes plonge dans les récits anciens de la BnF, raconte autrement l’histoire de ces créatures mythologiques qui, à l’image des IA, suscitent autant de fantasmes que d’effroi, et s’incarne sous la forme d’un dispositif immersif que Justine Emard prend le temps ici de détailler.
À en croire Justine Emard, tout a commencé à prendre forme en 2023, lors d’une conférence performée avec Vincent Courboulay à l’Institut du Numérique Responsable. La Française esquisse alors la figure de la sirène afin d’illustrer le parallèle possible entre l’eau et le numérique, perçu chez elle comme un vaste océan de données. « L’eau, à travers ses multiples dimensions, reflète également notre relation à ce monde digital, précise-t-elle. Elle est nécessaire pour le refroidissement des serveurs, pour l’extraction des matières premières utilisées dans la fabrication des puces, et pour l’énergie des data centers. L’eau, qui est essentielle à la vie, est tout aussi cruciale pour le fonctionnement des jumeaux numériques. »

Donner une voix aux sirènes
En plongeant dans les archives et les ressources séculaires (gravures, estampes, etc.) de la BnF, Justine Emard découvre de nombreuses représentations des sirènes, notamment dans les manuscrits du moyen âge. Il lui faut alors retravailler et sélectionner toutes ces images afin de créer des corpus d’entraînement différents. L’idée, dit-elle, n’est pas de célébrer la sirène façon Disney – lisse et finalement archétypale -, mais bien d’explorer sa polymorphie, sa facette monstrueuse, quitte à embrasser les « belles incohérences » et les pixels produits par la machine. « Beaucoup de sirènes sont finalement des motifs décoratifs dans des coins de cartes ou des angles de manuscrits où la femme mi-poisson mi-oiseau n’est qu’un ornement décoratif, alors que ces créatures portent les histoires et le monde… J’avais envie de donner une force et une voix à ces sirènes, qu’elles puissent prendre leur revanche. »
« L’eau, qui est essentielle à la vie, est tout aussi cruciale pour le fonctionnement des jumeaux numériques. »

En résulte Le chant des sirènes, une œuvre où, fidèle à ses habitudes, Justine Emard montre la machine en train d’apprendre, instaure un dialogue entre l’art pariétal et l’IA – c’était déjà le cas avec Hyperphantasia – et expose trois étapes de la vie d’un modèle de machine learning. « L’œuvre met en scène l’apprentissage, l’autonomie, ainsi que l’effondrement de ce modèle dès lors qu’il n’est plus alimenté par des créations humaines ». Une façon, à l’entendre, de prendre le contrepied d’une des grandes craintes de l’époque : le remplacement des artistes par les machines. « La création c’est le domaine des humains, le regard, l’oreille… Les machines n’ont pas cette conscience artistique. »

Questionner l’empreinte écologique des infrastruces numériques
Ces derniers mois, Justine Emard a notamment créé plusieurs modèles, tous entraînés sur différentes bases de données : un modèle avec les images de cartes, un modèle avec les manuscrits, un modèle avec les ornements de sirènes. « En un sens, l’œuvre résulte donc dans l’équilibre subtile de la mise en scène de ces modèles ». Le chant des sirènes, c’est à noter, a été pensé et généré sur des serveurs locaux et indépendants, « dans une démarche de maîtrise de la consommation énergétique et de l’impact environnemental, tout en respectant les principes d’usage des données ; leur mise en œuvre a nécessité 36 heures de calcul pour l’apprentissage des modèles et 80 heures pour la génération des images, soit l’équivalent de 3 kg de CO₂. »
La précision est importante, et s’incarne visuellement, Justine Emard ne masquant rien de la dangerosité de ces sirènes aux griffes acérées et aux doubles queues de poisson. C’est là, selon elle, une manière de créer un parallèle entre leur véracité et l’empreinte des infrastructures numériques, nécessitant par essence d’importantes quantités d’eau et d’énergie.

Une expérience cinématographique
Au fur et à mesure des mois, que l’on imagine rythmés par diverses explorations et de multiples essais, il a également fallu déterminer un format. Oui, il est désormais possible de « faire des films avec des tableurs excels », mais Justine Emard a d’autres envies. Il lui faut penser la mise en scène de cette émergence, dans son sens le plus noble et philosophique – presque une constante dans ses créations. Il lui faut aussi conserver l’idée d’un dialogue avec les ouvrages et autres documents de la BnF. D’où l’idée d’une expérience cinématographique – « une œuvre contemplative », souligne-t-elle -, au sein de laquelle le public est invité à investir son corps et à se faire happer par les images.
« J’avais envie de donner une force et une voix à ces sirènes, qu’elles puissent prendre leur revanche. »

Mais Le chant des sirènes ne peut être résumée à des images diffusées à 360° ; ce serait là oublier l’importance de la musique, imaginée par Antoine Bertin, et la physicalité de l’installation. « L’œuvre comprend aussi un bas-relief avec les figures de la base de données – ayant servi à l’entraînement de la machine – modélisées en 3D et réalisées en collaboration avec les Compagnons du devoir de Nantes ». Une autre forme de dialogue se met alors en place, entre les écrans et ces motifs enluminés. Avec, toujours, cette ambiguïté visuelle, cette richesse dans les détails et cette approche nuancée qui rend l’installation si troublante, dénuée d’artifice mais ô combien représentative du potentiel fantasmagorique de ces figures mythologiques.
« Séduisantes, attractives, les sirènes sont en apparence dénuées de mauvaises intentions, conclut Justine Emard. Mais dès que l’on succombe à leur tentation, nous sommes attirés par les profondeurs et engloutis ». Toute ressemblance avec les intelligences artificielles n’est évidemment pas fortuite.
- Festival NOÛS, du 09.04 au 19.04, BnF, Paris.