Actuellement célébrée à la Fondation Prada, l’artiste allemande s’est aussi bien illustrée grâce à son art que via ses prises de position. En 2009, celles-ci alimentaient chaque page de In Defense of the Poor Image, un manifeste à la gloire de la basse def’.
« Les images de mauvaise qualité sont les damnés contemporains de l’écran, les débris de la production audiovisuelle, les déchets qui s’échouent sur les rivages des économies numériques. » En novembre 2009, Hito Steyerl s’emparait des colonnes du média e-flux pour y rédiger un plaidoyer en faveur d’une image plus libre, moins contrainte par la compression et la quête de perfection. Une position qui s’inscrivait déjà à contre-courant d’une recherche incessante de qualité.
Dans sa lettre ouverte, l’artiste-chercheuse-vidéaste allemande aborde la transformation d’une image authentique au fil du temps, jusqu’à devenir une « image de mauvaise qualité », à faible résolution, à force de téléchargements et de retouches intempestives. Où, en ses propres termes, « une image fantôme, un aperçu, une vignette, une idée errante, une image itinérante distribuée gratuitement, compressée, reproduite, extraite, remixée, puis copiée et collée dans d’autres canaux de distribution. »

La noblesse d’une image « pauvre »
Pour aller plus loin dans sa définition, Hito Steyerl, fidèle à son approche presque philosophique, relève six critères : la résolution, la résurrection, la privatisation, le piratage, ce « cinéma imparfait », la signification et la manière dont l’image est perçue aujourd’hui. À l’heure où l’écran haute définition est devenu l’oracle de toute expérience visuelle, Hito Steyerl a tiré la langue à l’idole de la qualité parfaite. Car oui : pour l’artiste, ces « poor images », copies froissées, vignettes compressées, souvenirs de films piratés et re-re-re-re-édités, ne sont pas des ratées. Ce sont plutôt des œuvres en devenir, les traces d’une époque ou d’une circulation intense qui en disent plus long sur notre monde que toutes les images léchées pensées par des publicitaires.
Avec ses mots, Hito Steyerl prend ses distances avec une forme d’élitisme visuel, et propose un nouveau prisme de lecture : au lieu de penser les images de basse qualité comme étant en bas de l’échelle de valeur sous prétexte qu’elles manquent de résolution, pensons les plutôt comme les témoins d’une histoire – riches plutôt que pauvres. Ce faisant, In Defense of the Poor Image élève la « mauvaise » image au rang d’icône, et rappelle à qui en douterait encore que l’avenir de l’art ne se mesure pas en pixels, mais en intensité et en empathie.
- The Island, de Hito Steyerl, jusqu’au 30.06, Fondazione Prada, Milan