« Le miroir d’un moment » :  l’exposition qui défigure les visages

18 avril 2023   •  
Écrit par Lila Meghraoua
« Le miroir d’un moment » :  l’exposition qui défigure les visages

Le Cube Garges accueille jusqu’au 1er août 2023 une exposition qui expose nos visages à l’ère des filtres et de l’intelligence artificielle.

« C’est lorsqu’il parle en son nom que l’Homme est le moins lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité », écrivait Oscar Wilde dans Intentions, un ouvrage réunissant quatre de ses études critiques, rédigé la même année que le Portrait de Dorian Gray, qu’il est décemment possible d’envisager comme le premier selfie avec filtre de l’histoire littéraire. Cette notion de masque, de représentation et de monstration de soi-même continue en tout cas d’agiter la réflexion contemporaine, jusque dans le milieu artistique. Au Cube Garges, par exemple, l’exposition Le miroir d’un moment – l’exposition des visages interroge le visage contemporain, modifié, embelli, enlaidi, traqué par nos écrans. 

D’après une étude réalisée en 2017, 86 millions de selfies seraient pris chaque jour. C’est conséquent, dantesque même, si bien que nos visages ne sont plus d’os, de muscles et de chair, mais aussi de pixels et de lignes de code. Capturé par nos smartphones, distordu grâce aux filtres et aux outils de modification d’images, le visage est devenu une matière malléable à l’infini, transformant perpétuellement notre regard – le « miroir de l’âme » -, nos bouches, nos traits, notre silhouette même. Le Miroir d’un moment ne fait donc pas que reprendre un grand classique de l’histoire de l’art – la galerie de portraits – ; elle le décline, le confronte aux codes du 21ème siècle, au sein d’une époque où le selfie posté sur les réseaux est moins une vérité individuelle que le reflet des standards contemporains. Capté par des outils de face tracking, il trahit nos émotions et notre identité.

« Je est un autre »

C’est dans le très large hall du Cube Garges que l’exposition se déploie. Le lieu a ouvert ses portes en début d’année, et sa ligne éditoriale est identique à celle de son aîné, feu Le Cube à Issy-les-Moulineaux : les arts numériques. Sur un large écran, allongé sur un transat ou des coussins, le visiteur découvre le moi virtuel de l’artiste multimédia Lu Yang : Doku, une sorte d’avatar voyageant à travers le temps, les corps et des mondes plus fantastiques les uns que les autres. Dans un film qui reprend les codes du jeu vidéo, Doku tente de se libérer du cycle infini des réincarnations en dansant.

En face, les enfants se mirent dans de drôles de miroirs qui maquillent et lissent le visage de bijoux colorés, de lentilles aux couleurs vives, et leur confèrent une identité minérale ou animale, très éloignée de l’esthétique habituelle des filtres disponibles sur les réseaux sociaux. Ce qui n’a rien d’anodin quand on sait que ces installations (Reflection, H2O Strobing et Holoctopus) sont le fruit du travail de l’artiste maquilleuse numérique Inès Alpha, sollicitée à travers le monde depuis qu’elle a créé, en 2022, un make-up virtuel en 3D lui permettant d’imaginer un monde où le maquillage n’est plus tributaire des lois physiques.

Dataface

Parmi les nombreuses installations présentées, on retient également Uncanny Mirror, un miroir-écran réalisé par l’artiste IA Mario Klingemann et censé refléter la perception de la machine. Grâce à une caméra captant l’environnement, le miroir stocke les informations biométriques des visiteurs et les recrache en un visage tout en morphing, composé de tous les visages qui se sont présentés face à lui. Une manière pour l’artiste allemand de nous renvoyer à notre narcissisme face à une œuvre d’art ? Peut-être. Après tout, on ne sonde les œuvres d’art qu’à l’aune de soi.

Le visiteur aurait pu se protéger de l’œil contempteur de l’Uncanny Mirror en se parant d’un masque Urme, mis à disposition juste à côté. L’objet fait partie d’URME Surveillance, un projet artistique et politique de l’artiste Leonardo Selvaggio. L’idée ? Échapper aux regards des caméras de surveillance et de nos écrans. Pour cela, Selvaggio a conçu un masque 3D représentant son visage : un acte sacrificiel, un poil mégalo, certes, mais surtout grisant ; envahissons les rues de Leo Selvaggio !

Plus loin, Human Study #1 consiste en la présentation de robots artistes. Le principe : le visiteur s’assoit devant une toile blanche, ainsi qu’une armée de robots analysant et croquant pendant vingt minutes son visage. L’artiste Patrick Tresset aurait initié ce projet à cause d’un problème de santé qui l’a empêché de dessiner ou de peindre pendant un temps. Fort heureusement, les machines ont pris sa relève avec une efficacité certaine : depuis 2013, ce sont ainsi plus de 40 000 dessins qui auraient été réalisés. 

Sans visages

La dernière partie de l’exposition interprète les visages différemment. Dans Stranger Visions de Heather Dewey Hagborg, le visage est littéralement dans le cheveu et le chewing gum. Pour cela, la jeune femme a ramassé pendant plusieurs mois des cheveux, de vieux chewing-gum et des mégos dans les rues de New York. De ces reliques laissées par des étrangers, l’artiste a ensuite extrait leur ADN, cette substantifique moëlle, et nourrit un logiciel de ces données. Ce que nous propose cette installation, c’est donc d’observer, intrigué, ces visages générés par la machine à partir des données génétiques des passants

L’exposition s’achève sur Edunia, une œuvre d’art à la fois humaine et florale à travers laquelle le bio-artiste brésilien Eduardo Kac a cherché à prélever, isoler et séquencer un gène de son propre ADN, avant de l’introduire dans l’un des chromosomes d’un pétunia. Le résultat ? Une fleur dont les veines semblent comme gorgées de sang. À en croire le dossier de présentation, ce serait là une manière pour l’artiste de vivre hors de son corps. Ce qui pose une question, aussi insensée que cruciale : souhaite-t-on être réincarné en cheveu hologrammé ou en plante ?

  • Le miroir d’un moment, jusqu’au 01 août 2023, Cube Garges, Garges-lès-Gonesse.

Explorez
Rosa Barba, architecte de l'espace-temps
Rosa Barba, vue de l'exposition “Frame Time Open" © M3Studio, courtesy Fondazione MAXXI
Rosa Barba, architecte de l’espace-temps
Le temps, l’espace et le langage se réinventent à l’intérieur des murs du MAXXI à Rome, à l’occasion d’une rétrospective de l’œuvre de...
09 janvier 2026   •  
Écrit par Lucie Donzelot
KIKK Festival 2025 : au cœur de la matière sonore et du low-tech
“La Machine à Tubes”, de My Name Is Fuzzy @ Das Playground
KIKK Festival 2025 : au cœur de la matière sonore et du low-tech
Festival d’art numérique - ou plutôt d’« art et technologie », comme préfère le dire sa curatrice, Marie du Chastel - le KIKK Festival...
10 novembre 2025   •  
Écrit par Laurent Catala
GIFF 2025 : quand la musique donne corps au virtuel
“Ceci est mon cœur” © Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies
GIFF 2025 : quand la musique donne corps au virtuel
Le Festival international du film de Genève poursuit son glissement assumé vers des formes narratives hybrides, où l’image s’éprouve....
05 novembre 2025   •  
Écrit par Maude Girard
Biennale Némo 2025,  entre imaginaires numériques et utopies désirables
“Nature Portals” © Markos Kay
Biennale Némo 2025, entre imaginaires numériques et utopies désirables
Pour sa sixième édition au CENTQUATRE et dans toute l’Île-de-France, la Biennale internationale des arts numériques (ou Biennale Némo)...
31 octobre 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nos derniers articles
Voir tous les articles
John Karel : une fenêtre sur le monde digital
© John Karel
John Karel : une fenêtre sur le monde digital
Biberonné au pop art - pour l'amour des objets du quotidien - et à la culture web, laquelle il emprunte son esthétique, l'Américain John...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Des nouvelles de Flynn : ce modèle d'IA dévoile sa première exposition
“Tamagotchi Tenderness” © Flynn
Des nouvelles de Flynn : ce modèle d’IA dévoile sa première exposition
Première intelligence artificielle à intégrer les rangs de l'Université des Beaux Arts de Vienne, Flynn poursuit son petit bonhomme de...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Frédéric Rose : "Au sein des dispositifs muséaux, la technologie n’est jamais le sujet"
Portrait de Frédéric Rose
Frédéric Rose : « Au sein des dispositifs muséaux, la technologie n’est jamais le sujet »
Plasticien et designer interactif formé à École Supérieure d’Art et Design Le Havre-Rouen, Frédéric Rose conçoit et réalise des espaces...
13 janvier 2026   •  
Écrit par Laurent Catala
Quelle est la place de l’art dans les dispositifs numériques muséaux ?
“En voie d'illumination : Lumières de la Nature” © Aurélie Sauffier
Quelle est la place de l’art dans les dispositifs numériques muséaux ?
C’est une évidence : les dispositifs numériques constituent un passage obligé de l’expérience muséale pour mettre en scène un lieu, une...
13 janvier 2026   •  
Écrit par Laurent Catala