Le mycélium, la sphère, l’architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng

Le mycélium, la sphère, l'architecture : les 5 inspirations de Yue Cheng
Yue Cheng © Quentin Faucomprez

Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, passée par le Fresnoy – Studio national des arts contemporains entre 2022 et 2024, actuellement doctorante au Canada, Yue Cheng fait partie de ces artistes qui visent à tisser des liens entre l’Homme et la nature, sa richesse, ses symboles, sa structure. On tient pour preuve ses principales inspirations, qu’elle prend le temps de détailler.

Inspirée par l’urbanisme, spécifiquement par le développement à grande vitesse de celui de la Chine, Yue Cheng développe une œuvre à la croisée du documentaire, de la sculpture, de la vidéo et des dispositifs numériques ; un travail intrinsèquement hybride, pluridisciplinaire par essence, qui entend coller au plus près de ce qu’elle nomme les « spectacles artificiels » des espaces publics.

Quelques mois après l’avoir fait figurer au sein de notre liste d’artistes à suivre en 2026, il était donc temps d’aller à sa rencontre, de comprendre les réflexions et les références qui agitent le cerveau d’une artiste obsédée à l’idée de saisir les utopies d’un monde en mutation. Spoiler : le travail de Yue Cheng n’en devient que plus captivant.

Dans une salle de spectacle avec un rideau rouge, les pieds d'une personne allongée dépassent d'un fauteuil circulaire placé au centre de la pièce.
Yue Cheng, Fata Morgana. Photographie réalisée en argentique à Macao, 2019. © Yue Cheng

Les villes

« J’ai grandi dans les années 1990, dans l’une des plus grandes villes de la côte sud de la Chine, en pleine période de développement économique rapide, marquée par de vastes travaux de transformation du territoire, souvent qualifiés en Occident de “mirage du développement”. Durant mon enfance, j’ai été témoin direct de la disparition progressive du littoral au profit de gratte-ciel et d’infrastructures modernes : en l’espace d’une décennie, ma ville natale – autrefois habitée par des pêcheurs – s’est transformée en un paysage de verre et de béton.

À partir de 2019, j’ai commencé à documenter Cotai à travers une pratique photographique, en me concentrant notamment sur un immeuble emblématique : The Venetian, un vaste complexe hôtelier doté d’un ciel artificiel en éclairage LED et traversé par une rivière factice intégrée à son architecture intérieure. Cette enquête m’a permis d’observer les liens étroits entre urbanisation et fiction du territoire, dans un environnement entièrement construit par l’humain sur des terrains remblayés en pleine mer. Les habitants et visiteurs y évoluent dans un espace fermé, régi par un système clos, donnant lieu à une forme de vie habitée sous contrôle. »

Image floue d'une femme brune en peignoir la nuit dans une chambre d'hôtel.
Yue Cheng, Fata Morgana. Photographie réalisée en argentique à Dubai, 2023. © Yue Cheng

Les paysages du « spectacle »

« Toutes ces configurations spatiales et sensibles génèrent des environnements fortement scénographiés, qui évoquent à grande échelle une forme de maquette architecturale déposée sur le territoire. Elles s’apparentent à ce que J. B. Jackson décrit comme des paysages du “spectacle”, soit des ensembles d’espaces artificiels superposés à la surface de la Terre, conçus pour accélérer ou ralentir les processus naturels tout en demeurant largement isolés de leur contexte géographique.

Fonctionnant comme des systèmes clos – à la fois architecturaux et sensoriels -, ces territoires artificiels constituent des mondes artificialisés au sein desquels l’habitation se déploie selon des logiques de contrôle, de simulation et de mise en scène. Si l’on compare ces territoires à une serre, les corps en mouvement pourraient y être envisagés comme des formes de vie intégrées à un écosystème urbain hautement régulé. Chaque trajectoire participe à l’animation du milieu sans en modifier la logique d’ensemble. L’expérience du vivant y est ainsi médiatisée et régulée par des dispositifs techniques et perceptifs. »

Oasis © Haus-Rucker-Co

La sphère

« Dans Sphère 3 : L’Île et l’insulation, j’ai choisi de travailler à partir de la forme du dôme, une structure hémisphérique à surface transparente, souvent associée à l’idée de protection, d’isolement et de contrôle climatique. Cette forme est nourrie par plusieurs références. Elle dialogue notamment avec les travaux du collectif viennois Haus-Rucker-Co, et en particulier avec la série Oasis, dans laquelle des bulles gonflables viennent envelopper ou pénétrer des architectures existantes. Ces orbes introduisent des fragments de nature – herbes, ciel, montagnes, palmiers – au cœur de structures urbaines vides et stériles, créant un contraste fort entre un environnement artificiel et un imaginaire naturel. »

Yue Cheng, Sphère 3 : L’Île et l’insulation, vue d’exposition, Écologie Instable, Ada X Centre d’art, 2026. © World creation studio 

Co-habitation

« À notre époque, il devient nécessaire d’adopter des méthodologies sinueuses et en constante évolution, capables de résister à toute forme de stabilisation, notamment dans un contexte postmoderne. Comme le souligne Laurel Richardson, le postmodernisme “reconnaît les limites du caractère situé de la personne qui connaît”. Accepter ces limites implique de reconnaître que toute production de savoir – y compris artistique, architecturale ou spéculative – est partielle, située et traversée par des relations de pouvoir. C’est précisément en réaction à ces récits fermés que la fabulation spéculative et la maquette prennent toute leur importance. Elles ne cherchent ni à nier la position de l’humanité, ni à la placer au centre de tout, mais à déplacer le regard. Elles ne visent pas un résultat stabilisé ni une solution scientifique, mais fonctionnent comme des outils conceptuels et sensibles permettant d’ouvrir des discussions, d’expérimenter des hypothèses d’habitation et de rendre perceptibles d’autres formes de cohabitation entre humains, non-humains et milieux artificiels.

Je pense notamment à Vivre avec le trouble de Donna J. Haraway, qui a profondément influencé ma réflexion autour de la notion de “co-habitation”. L’idée développée dans ce livre, selon laquelle les êtres vivants ne sont pas des entités autonomes mais se constituent à travers des relations de coexistence et d’interdépendance avec d’autres formes de vie, est d’ailleurs devenue un point central de mon travail Sphère 3 : L’Île et l’insulation. Dans cette installation, je fais coexister des champignons, des plantes, des dispositifs électroniques et le son afin de composer un environnement hybride où différentes formes de vie et de matière s’entrelacent et cohabitent. »

Tableau naturaliste représentant différentes formes hybrides de mycéliums.
Siphonophorae © Ernst Haeckel

Mycélium

« Est-il possible d’imaginer des formes de cohabitation qui ne seraient plus exclusivement pensées à partir des besoins humains, mais en relation avec le vivant, les objets, les artefacts, les technologies et l’ensemble de leurs interactions ? Cette interrogation trouve des échos dans certaines évolutions de l’architecture contemporaine, où l’habitat tend à être conçu non plus comme une structure figée, mais comme un milieu adaptable, mobile ou réactif.

Dans cette perspective, les travaux du biologiste Ernst Haeckel constituent pour moi une source d’inspiration formelle et conceptuelle. Ses observations microscopiques de formes marines – organismes évoquant des champignons, des ombrelles vivantes ou des architectures tentaculaires – dessinent un réservoir de morphologies où l’organique, le technique et le spéculatif se rejoignent. Ces figures ne sont pas envisagées comme des modèles à reproduire, mais comme des matrices possibles pour penser des architectures futures, pensées non plus comme des objets figés, mais comme des milieux vivants. »

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