Le rituel cyborg-art, selon Stef van Looveren

Le rituel cyborg-art, selon Stef van Looveren
Stef Van Looveren, “Cosmic Body - First Incision” © Silvia Cappellari

Présentée jusqu’au 17 mai au M HKA d’Anvers, l’installation-performance Cosmic Body – First Incision de l’artiste multidisciplinaire Stef van Looveren interroge les principes de transmutation alchimique des corps, ainsi que les questions d’identité de genre et d’hybridation relevant des processus métamorphiques engendrés. Une approche artistique ritualiste et symbolique qui renouvelle la notion de body-art en l’ouvrant au champ complémentaire du cyborg-art.

En pénétrant dans la grande salle-cathédrale du M HKA d’Anvers, on est tout de suite happé par la scénographie ritualiste très incarnée qui se dégage des différentes « sculptures » mises en scène. Tout d’abord, un visage planté sur une tôle métallique et constellé d’objets conceptuels accueille le spectateur comme un hôte totémique. Puis, dans son sillage, respectant presque la symétrie des lieux, deux corps androgynes reposent sur des sortes de catafalques, dans une posture quasi-mortifère, entourés eux-mêmes d’objets très sexués et cérémoniels. Au fond, derrière une autre paire de catafalques en quinconce, trône une grande sphère qui semble équilibrer à elle seule, par sa taille et sa position, les énergies de l’espace.

La grande spécificité esthétique de tous ces « éléments » s’avère leur couleur argenté. Corps, sphères, objets, tous sont recouverts d’une peinture brillante et grisée qui participe à créer une unité quasi-cosmique – mention spéciale aux deux corps dont la posture à la fois humaine et robotique, vivante et morte, évoque la nature enchevêtrée de cyborgs attendant allongés un retour à la vie ou le trépas éternel.

Performance artistique d'hommes et de femmes recouverts d'une peinture pailletée et grisante.
Stef Van Looveren, Cosmic Body – First Incision © Silvia Cappellari

Au croisement de l’installation et de la performance

Proposée par l’artiste/performer flamand.e transgenre Stef Van Looveren, Cosmic Body – First Incision est une œuvre site-spécifique, transformant le Musée d’Art Contemporain d’Anvers en un temple, voire en un laboratoire alchimique. « L’installation se déploie comme un organisme vivant, indique l’intéressé.e. L’œuvre s’y concentre sur des principes de métamorphose, de fusion, de jonction et d’effet-miroir pensés comme des processus incarnés ». En entrant dans le dispositif, le visiteur pénètre donc un système vivant, où la matière, les corps, mais aussi le son – un drone est joué constamment – et la lumière qui inonde les lieux via projecteurs et vitres teintées « négocient continuellement des états de devenir ». Stef Van Looveren ajoute qu’en dépit des apparences, « rien n’est ici statique, tout est flux ».

En ce sens, la dimension cérémonielle est ici primordiale. Et l’exposition a d’ailleurs été « créée » dans la continuation d’une cérémonie d’ouverture baptisée OPUS II, réalisée en live deux jours avant l’ouverture de l’exposition. « Opus II est une procession ritualisée dans laquelle les visiteurs assistent à la construction de l’espace en temps réel, précise Stef van Looveren. Les interprètes y portent, positionnent et activent des objets, établissant le cadre symbolique et spatial de l’installation dans une approche presque plus chirurgicale que théâtrale ». Si l’atmosphère est bien liturgique, avec les mouvements lents des acteurs et ces sons qui se figent comme des mantras vibratoires, la tonalité clinique est en effet rendue encore plus évidente par le traitement qu’inflige les mystes en action aux deux corps, à ces deux « entités transitionnelles, ni mortes ni vivantes, mais suspendues dans la métamorphose ».

StefvanLooveren
« Le mercure représente la fluidité et la transformation, la capacité de passer d’un état à un autre. Il informe le langage symbolique de l’œuvre. »
Performance artistique d'hommes et de femmes recouverts d'une peinture pailletée et grisante.
Stef Van Looveren, Cosmic Body – First Incision © Silvia Cappellari

Une œuvre cyber-technologique

Dans ce processus cryptique, où se mêlent des notions d’alchimie, de la poésie cyber-technologique, et même une forme de body-art transposée à l’échelle de corps hybrides, ouvrant ainsi la porte au champ du cyborg-art, chaque information délivrée par Stef van Looveren permet de lever le mystère.

« Les corps sont des formes sculpturales construites en cire solide, traitées avec des finitions successives qui réagissent à la chaleur et à la lumière, et qui suggèrent une transformation alchimique ». Une fois chauffés, ces corps libèrent ainsi une cire rouge qui se veut une référence à un métal existant lui-même sous forme solide et liquide : le mercure. « Le mercure représente la fluidité et la transformation, la capacité de passer d’un état à un autre. Il informe le langage symbolique de l’œuvre », précise Stef van Looveren, tout en certifiant que le « liquide rouge se réfère davantage au Rubedo (terme latin signifiant « rougissement » et traduisant en alchimie la dernière phase du Grand Œuvre, ndr), l’étape rouge de l’intégration, de l’énergie, de la force vitale. » Comme on peut le comprendre, rien n’est donc ici improvisé, ni laissé au hasard. Chaque geste, pause et indication sonore est placé avec intention. À croire que si l’univers de Stef van Looveren peut être fluide, il n’est pas aléatoire.

Performance artistique d'hommes et de femmes recouverts d'une peinture pailletée et grisante.
Stef Van Looveren, Cosmic Body – First Incision © Silvia Cappellari

L’identité gender-fluid des cyborgs

L’identité de deux cyborgs repose elle aussi sur un principe transitionnel. Les deux corps androgynes et intersexués évoquent donc également la métaphore d’une identité fluide – l’autre autre point essentiel du travail de Stef van Looveren. « Les corps argentés évoquent le cyborg, une fusion de l’humain, de la machine et des formes imaginées. Ils sont androgynes, non binaires et en flux. Pour moi, l’identité est un processus continu de transmutation, argumente-t-il. Le corps devient un contenant, un seuil, un portail et une surface mutable. À travers des formes hybrides et un symbolisme sexuel, mon travail propose l’identité comme quelque chose qui change d’état. Il remet en question les binarités : masculin/féminin, sacré/profane, organique/mécanique, douleur/plaisir. »

Artiste multidisciplinaire, Stef van Looveren a toujours travaillé autour des questions de l’identité de genre, en usant de la performance, de la vidéo, de la sculpture et de l’installation pour sonder les recoins les plus cachés des états intérieurs des corps et des egos…à commencer par le sien, bien évidemment. « Ma principale source d’inspiration est le monde intérieur, celui de mon imagination. Les rêves, les images subconscientes et l’intuition forment mon laboratoire. Avant les références ou la théorie, il y a une vision intérieure. Le travail croît à partir de là, comme une graine. »

StefvanLooveren
« Mon travail propose l’identité comme quelque chose qui change d’état. »
Un homme nu et argenté allongé avec une boule dans le ventre faisant jaillir du sang.
Cosmic Body – First Incision © Stef Van Looveren

Stef van Looveren confronte ensuite ces incidences intérieures avec ses influences extérieures, puisées dans histoire de l’art, le mysticisme, la science-fiction, la culture populaire, pour convenir de scénarios créatifs flirtant eux-mêmes avec le théâtre, le rituel, l’exploration corporelle, l’iconographie religieuse, la technologie ou le BDSM. Mais dans cette remise en question des attentes normatives du corps, Cosmic Body – First Incision marque à l’évidence une étape nouvelle dans son parcours. « Cosmic Body – First Incision condense et intensifie mes explorations antérieures, conclut-il. Si mes travaux précédents exploraient la construction d’identités hybrides, ce travail aborde l’idée d’opérer directement sur le corps cosmique : l’ouvrir, l’exposer, et se demander quelle nouvelle forme pourrait en émerger. Ce n’est pas une conclusion, mais une ouverture. »

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