Présentée hors compétition à Venice Immersive, l’installation VR du duo français se joue de la curiosité des spectateurs pour mieux documenter la disparition progressive des icebergs. Une œuvre troublante, contemplative et particulièrement ambitieuse, dont on prend la pleine mesure lorsque l’on se penche sur sa conception.
Comme la grande majorité des projets en réalité virtuelle, le Saboteur Blanc n’a d’abord été qu’un dossier, déposé à la Biennale Collège Cinéma, un programme d’accompagnement des œuvres VR mis en place par la Mostra de Venise. C’était 2022. Dans la foulée, Barthélémy Antoine-Loeff et Hugo Arcier, qui collaborent ensemble pour la première fois, sont allés solliciter deux glaciologues (Heidi Sevestre et Léo Decaux) afin de récupérer des données de laboratoire (des photoscans, par exemple) et d’être au plus près de leur sujet : la disparition progressive des glaciers, pensée ici sous la forme d’une installation évolutive, permettant de rejoindre les enjeux du monde réel par le virtuel. « L’idée, résume Hugo Arcier, c’est que chaque spectateur qui choisit d’enfiler le casque accepte en quelque sorte que sa présence – et donc son regard – participe à la dégradation du paysage qu’il est en train d’observer, laissant au spectateur suivant un décor déjà abîmé. Si bien que personne ne voit jamais totalement la même œuvre ».

La VR au service du regard
Si Barthélémy Antoine-Loeff et Hugo Arcier s’accordent à dire que la présentation lors de Venice Immersive est un « crash test », ce n’est pas seulement parce que la plupart des œuvres présentées en marge de la Mostra sont multi-utilisateurs, là où la leur s’expérimente en solo. C’est aussi parce que Le Saboteur Blanc résulte d’un processus relativement long : quatre années de travail au cours desquelles énormément d’itérations ont été testées et de « nombreux bugs corrigés ». Quant au format, il a lui aussi quelque peu évolué. « Le côté diptyque n’était pas là à l’origine, rembobine Hugo Arcier Il est arrivé pendant le workshop à Venice, quand on cherchait une manière de matérialiser les éléments prélevés dans le casque VR sans que ceux-ci soient une redite de ce qui se passe dans le casque. »
« Le parti-pris presque surréaliste du « Saboteur Blanc » participe à la stupeur que l’on peut ressentir au contact d’un tel monde. »

À propos du processus créatif, Barthélémy Antoine-Loeff, qui s’essaye ici pour la première fois à la réalité virtuelle, repense à un autre moment charnière : la conception de l’épilogue, « dont on a eu l’idée lors des derniers mois de création ». Il poursuit : « Pour éviter d’aller vers une fin trop sombre, qui plombe le moral, du genre, “il n’y a aucune issue, nous sommes tous condamnés”, il nous fallait conserver une certaine poésie et tendre vers une séquence plus mystérieuse, quoique très ouverte. Ce monde, tout à coup très blanc, est-ce le vide, le retour de la neige ou une nouvelle page qui se tourne ? ».
Clairement, il y a là l’envie de conserver le trouble instaurer tout au long de l’expérience, cet aspect hypnotique, voire contemplatif, si cher aux deux réalisateurs. « Il faut quand même se rendre compte qu’en fonction de l’heure à laquelle on entre dans l’œuvre, on peut très bien enfiler le casque et se retrouver illico au milieu d’une tempête ou dans un whiteout complet, où l’on ne distingue même plus les icebergs, précise Barthélémy Antoine-Loeff. Mine de rien, ça demande une certaine forme d’abandon de la part du spectateur, même si on a veillé à ce qu’il soit systématiquement récompensé : peu importe le moment où il s’immerge dans l’œuvre, il verra quoi qu’il arrive le cycle d’une journée complète ».
« En fin de compte, on utilise la VR pour sa fonction première : donner à voir. »

Ode à la contemplation
Le piège, avec une telle ligne directrice, aurait été de privilégier l’illustration à la contemplation, de verser dans la moralisation plutôt que dans la métaphore, le sous-entendu. D’où, à en croire le duo, cet aspect esthétique, qui assume d’avoir des surfaces et non des objets pleins, et participe de fait à cet univers visuellement très fragmenté, qui ne ressemble en rien à une carte postale. « Dans “Le Saboteur Blanc”, confirme Hugo Arcier, il y a des éléments qui s’interpénètrent, des glaciers qui flottent dans le ciel, etc. Ce parti-pris presque surréaliste participe à la stupeur que l’on peut ressentir au contact d’un tel monde. »
D’où, aussi, la mise au point de cette interaction naturelle, qui ne dépend d’aucuns contrôleurs ou autres outils technologiques, mais force tout de même chaque spectateur à être acteur de ce qui se passe. « L’installation fonctionne à la manière du monde réel, où n’importe qui, à son échelle, participe au dérèglement climatique, complète Barthélémy Antoine-Loeff. Ici, on sait que notre regard a un impact sur l’environnement observé, mais on ne peut pas faire abstraction de cette situation, à moins de fermer les yeux, ce qui reviendrait en quelque sorte à être dans le déni total de ce qui est en train de se produire… En fin de compte, on utilise la VR pour sa fonction première : donner à voir ».

Une expérience solitaire, une responsabilité collective
De par son ambition, Le Saboteur Blanc n’est pas une « œuvre très simple à montrer ». Parce qu’elle ne présente pas un monde fini, parce qu’elle nécessite un peu de médiation, parce qu’il faut bien comprendre que l’univers dans lequel on entre est celui que la personne précédente a laissé derrière elle, et parce qu’elle est presque essentiellement dépourvue de voix. « Il y en a pourtant un certain nombre, mais celles-ci sont tellement distordues et modifiées qu’on ne les perçoit pas comme des voix humaines. Il faut finalement attendre l’épilogue, avec tout ce travail musical d’Olivier Girouard, pour parvenir à les distinguer, ce qui fait que l’on ne sait plus réellement sur quel pied danser ».

Le mieux, pour tenter de comprendre ce à quoi on vient d’assister, est encore de revenir en fin de journée – ou en fin d’exposition, selon que l’installation est présentée dans un festival ou dans un musée – afin de partager une expérience commune auprès des spectateurs ayant expérimenté l’œuvre. « Ces moments, où tous les spectateurs sont invités à partager leur point de vue ou expliquer ce qu’ils ont vu, sont importants parce qu’ils permettent de comprendre que nous ne sommes pas seuls à porter le poids de la destruction du monde. Ça relève d’un mouvement collectif, qui fait que l’on ressort de l’expérience un peu moins démunis et peut-être convaincu de pouvoir agir ». Et si Barthélémy Antoine-Loeff et Hugo Arcier touchaient à l’essence même de la VR ? Non pas reproduire le réel, mais en engendrer une autre vision ?