S’intéresser au travail de SMITH, c’est poser un regard sur des visions alternatives du monde, rendu soudain plus poétique, plus généreux, plus inclusif. C’est aussi imaginer les mille et une pensées qui agitent l’esprit de l’artiste français, indéniablement l’un des plus fascinants dès lors qu’il s’agit de mettre des mots sur son travail, ce qui le traverse, ce qui le nourrit. La preuve en cinq inspirations.
Lors du vernissage de son exposition rétrospective et évolutive au MAC VAL, Ici grand ouvert, SMITH affirmait que les méditations transcendantales – dont David Lynch était probablement le plus célèbre défenseur – et autres expériences psychédéliques sont pour lui une façon de se connecter à des réalités moins anthropocentrées. « C’est une manière de se retrouver dans un espace mental où les frontières ne s’éprouvent plus, où l’on comprend que les séparations actives au sein de notre réalité relèvent de constructions sociales et culturelles ».
En discutant plus longuement avec lui, on comprend que si les états non ordinaires de conscience, les rêves lucides ou l’expérience intérieure nourrissent dans une large mesure sa démarche, ainsi que son rapport à la vie, ils ne constituent finalement que la partie émergée d’une vaste réflexion – littéraire, philosophique, écologique – sur l’état du monde et les interconnexions qui le sous-tendent.

Eau
« L’an dernier, j’ai été bouleversé par deux phénomènes aquatiques qui ont agi comme des moments de transformation. D’abord, la Rencontre des Eaux, près de Manaus, au Brésil, où le Rio Negro et le Solimões avancent côte à côte, dans un même lit, avant de donner naissance à l’Amazone. Puis le maelström du Saltstraumen, en Norvège, où la mer se resserre dans un détroit avant de tourner sur elle-même avec la puissance cosmique de mille derviches.
À Manaus, les eaux conservent la singularité de leur couleur, de leur température et de leur vitesse. Elles cheminent ensemble dans une proximité timide avant de s’hybrider. Au Saltstraumen, l’eau creuse des spirales, pulse, se contracte, se dilate, aspire la lumière. En ces deux lieux, j’ai reconnu la puissance des zones de contact où plusieurs mondes s’agencent et composent une réalité nouvelle. En déplaçant les formes, les rythmes et les états de présence, l’eau apparaît comme une pensée en acte, une force de conversion, et la photographie comme un seuil où des mondes différents manifestent les effets de leur coexistence.
Je regarde les paysages comme des corps traversés de courants, attentif aux circulations qui les animent. Le fleuve, la mer, la plante, la pierre et le visage appartiennent à un même champ d’intensités. Toute forme vivante est provisoire, offerte à ce qui la rencontre. Après avoir découvert ces eaux fantastiques, j’ai eu le sentiment qu’il me fallait me “réaquatiser”, comme Eliane Brum parle, dans Banzeiro Òkòtó, de se “reforester” : laisser l’eau déplacer mes certitudes, modifier mes rythmes, transformer mon corps, mon langage et ma manière de regarder. Depuis, ce désir de me “réaquatiser” irrigue le projet que je développe actuellement au MAC VAL, et dont émergeront les premières formes lors des derniers mois de l’exposition. »

Responsabilité / Éthique
« En ce moment, je me sens proche de celle et ceux dont l’attachement à un lieu se traduit par un désir de soin qui devient résistance. Dans le Médoc Atlantique, où je vis, rêve et travaille régulièrement, les mobilisations contre le projet Pure Salmon au Verdon-sur-Mer touchent quelque chose de très intime : elles concernent un estuaire que je connais, des eaux dont les variations accompagnent mes saisons, un paysage dont la puissance et la vulnérabilité approfondissent ma manière de regarder.
Le projet prévoit d’élever près de deux millions de saumons dans des bassins fermés. Cette image, comme celles de tous les élevages, en particulier industriels, en particulier pendant ces épisodes de canicules que nous traversons, me hante. Avec insistance. Ces poissons migrateurs, dont l’existence vie est régie par les distances, les courants, le passage d’une eau à une autre, passeront leur vie dans ces bassins fermés.
Ce qui me touche chez les membres de Seastemik, de la Fraie Sauvage, de Vive la Forêt ou de L214, c’est la précision de leur attention que nourrit une connaissance vécue du territoire, de ses usages, de sa mémoire, de ses équilibres fragiles. Leur lutte entre directement en résonance avec ma pratique en ce qu’elle me ramène à ce que regarder, photographier et montrer engagent dans le réel, à la part de responsabilité contenue dans chaque image. »

Caméra thermique
« Je travaille notamment avec la caméra thermique (lire à ce sujet le n°77 de notre newsletter éditoriale, ndlr), un outil dont l’histoire est liée à la surveillance, à la guerre et au contrôle des corps. Développée dans des contextes militaires lors de la guerre froide, elle sert à repérer une présence à distance, et à rendre une cible visible dans l’obscurité. Pendant la pandémie, elle a participé au tri entre les corps supposés sains et les corps fébriles, elle sert aujourd’hui à mesurer la chaleur des villes soumises aux canicules.
Je tâche d’être attentif aux histoires charriées par les appareils que j’utilise. En interrogeant leurs usages et la vision du monde qu’ils prolongent, je cherche à déplacer leur fonction. La caméra thermique devient pour moi un instrument d’attention, capable de rendre sensibles les relations, les alliances et les interdépendances qui façonnent un milieu. Le vivant s’y manifeste par la chaleur, l’humidité, la lumière et leurs variations. Un corps humain, une plante, un animal, un fleuve ou une pierre chauffée par le soleil apparaissent dans un même continuum sensible, la caméra révèle leur coexistence et les traces qu’ils déposent les uns dans les autres. J’essaie ainsi de retourner un appareil lié à la surveillance, à la séparation et à la mort vers une pratique du soin et de la relation, afin de faire émerger, image après image, les contours d’une écologie cosmique. »

Les corps, les transes
« Dans cette recherche d’un regard déplacé, j’ai compris que mon premier appareil de perception était le corps lui-même. J’en travaille la disponibilité, l’attention, la capacité à entrer en relation avec ce qui l’entoure. La méditation, la transe, les psychédéliques et certains états de conscience élargie m’aident à desserrer les automatismes perceptifs et à laisser affleurer d’autres dimensions du réel.
Le travail de Corine Sombrun m’accompagne particulièrement par la manière dont elle envisage la transe comme une faculté humaine, un champ d’expérience, de recherche et de transmission où l’expérience intérieure rencontre la connaissance. Dans ma pratique, l’appareil, notamment la caméra thermique, prolonge cet état de présence. Les images naissent alors d’une attention transformée, ouverte à une relation plus vaste avec le monde. Cette rééducation de la sensibilité me paraît essentielle : le corps reste le premier territoire depuis lequel inventer une autre manière d’habiter le vivant. »

Livres
« Il m’arrive de reconnaître dans certains livres des intuitions que j’avais rencontrées ailleurs, dans un paysage, une image, un rêve, une expérience. Les écrits de Pierre Teilhard de Chardin et de Donna Haraway, Barbara Glowczewski, Corine Pelluchon ou encore Davi Kopenawa occupent une place particulière dans ce cheminement. Teilhard de Chardin m’accompagne depuis longtemps, j’ai découvert ses ouvrages dans la bibliothèque de mes grands-parents. Son intuition d’un vivant en perpétuelle complexification, où chaque être participe d’une histoire plus vaste que lui-même, m’aide à penser les relations, plutôt que les objets séparés. L’évolution ne procède pas seulement par compétition, mais aussi et surtout par alliances, par compositions, par émergences. Elle rejoint ce que je ressens face à un fleuve, une forêt ou un corps : rien n’existe seul, tout se transforme au contact de ce qui l’entoure.
Haraway, Glowczewski, Pelluchon et Kopenawa prolongent cette intuition dans notre présent en montrant combien nos existences sont tissées de dépendances : nous respirons un air partagé, nous buvons une eau commune, nous sommes portés par d’innombrables formes de vie qui rendent la nôtre possible. Nous faisons monde, il nous faut en prendre conscience peut-être dans notre chair pour préserver la possibilité de toutes ces vies. Les écotones, les estuaires, les zones de contact, les seuils sont pour moi des zones à défendre, à rêver, à penser. J’essaie de composer des images capables d’élargir légèrement notre sensibilité et de nous rappeler que nous appartenons à une même communauté terrestre, faite de chaleur, de lumière, d’eau, de mémoire et de relations. »
- Ici grand ouvert, jusqu’au 31.01.27, MAC VAL, Vitry-sur-Seine.