Au MASI Lugano, en Suisse, l’exposition K-Now : Korea Video Art Today s’appuie sur l’art vidéo et la VR pour présenter le travail de huit artistes et collectifs sud-coréens, tous issus d’une génération qui compte bien redéfinir les limites de leurs disciplines.
Présentée jusqu’au 19 juillet 2026 au Musée d’Art de la Suisse italienne (MASI), l’exposition K-Now : Korea Video Art Today agit comme un révélateur, et explore une scène née dans un contexte de transformations rapides, séquelles non désirées d’un conflit politique non résolu et d’une accélération rapide des innovations technologiques. Alors, que nous disent ces œuvres ? Et pourquoi la Corée du Sud semble-t-elle toujours avoir un temps d’avance ?

Entre hypermodernité et héritages
Ce qui frappe en premier lieu, quand on explore le sujet, c’est la tension. Une tension fertile entre tradition et futurisme, entre intimité et récits globalisés. Ayant émergé dans le contexte d’une guerre en cours, en parallèle à une révolution numérique ayant complètement modifié la société coréenne, cette nouvelle scène – portée par Ayoung Kim, Jane Jin Kaisen ou Park Chan-Kyong Park, frère du réalisateur Park Chan-wook (Old Boy, Decision To Leave) – surfe entre deux thématiques principales : l’exploration de l’histoire complexe de son territoire et celle de sentiments plus universels, facilement identifiables par un public international. Les œuvres vidéo de ces huit artistes coréens, nés entre les années 1970 et le début des années 1990 – tous témoins de la transition de leur pays -, et d’un collectif, saisissent ainsi parfaitement les mutations urbaines, la disparition de certaines traditions et les conséquences des migrations dans un monde du travail régit par des exigences d’optimisation et de performance.
D’emblée, une première question nous taraude : pourquoi la vidéo ? Il faut savoir qu’en Corée du Sud, l’essor du médium est lié la modernisation rapide du pays. D’abord avec le cinéma, qui a permis de s’extraire d’une certaine forme d’isolement politique à travers le geste créatif, puis avec les artistes visuels, qui se servent de la vidéo comme d’un outil politique et critique. Enfin, dès les années 1900, les caméras et les écrans ont également servi à ce que l’on a fini par nommer « la vague coréenne » pour désigner ce soft power local porté par le K-Drama et les clips de K-Pop – d’où, évidemment, le titre de l’exposition. Un héritage complexe avec lequel composent les artistes contemporains.

Réécrire l’histoire
Ces derniers puisent dans l’histoire de leur pays une matière brute, une modernité parfois vertigineuse, où l’humain doit sans cesse redéfinir sa place face aux machines, mais aussi face au monde. Ainsi, quand Park Chan-Kyong interroge les strates historiques et spirituelles, Jane Jin Kaisen tisse des récits diasporiques sensibles ; tandis que le collectif 업체eobchae imagine des futurs spéculatifs nourris par les logiques économiques contemporaines, Sojung Jun explore les espaces, les corps et les récits invisibles. Alors que Onejoon Che observe les circulations culturelles et les frictions géopolitiques, Sungsil Ryu injecte une énergie pop et critique au sein de BJ CherryJang 2018.9, une série autour du consumérisme, dans laquelle on suit une streameuse fictive se moquant de différents phénomènes culturels coréens.
À la fois proches et distincts, tous ces artistes composent ainsi une cartographie fragmentée, mais cohérente, d’une génération marquée par la démocratisation et l’accélération numérique. Pour eux, l’écran est non seulement un territoire de mémoire, mais aussi de bouleversements. Mais ce qui distingue véritablement cette scène, c’est son rapport décomplexé à la technologie. La VR, les projections immersives, les dispositifs interactifs ne sont pas des gadgets : ce sont des outils critiques. Des médiums pour penser. Pour déranger, pour déplacer le regard. Alors oui, les années passent et les tendances évoluent. Mais la scène coréenne, elle, ne ralentit pas. Elle accélère, bifurque, expérimente. Encore et encore.