Entre rituels ancestraux et imagerie militaire, l’artiste indonésienne Natasha Tontey, actuellement exposée en France et en Italie, convoque les fantômes de l’histoire pour questionner la souveraineté des corps et des territoires.
Née en 1989, Natasha Tontey appartient à la communauté Minahasa, peuple autochtone du nord de Sulawesi, en Indonésie. Vidéaste et plasticienne, elle fait de cet héritage quelque chose de vivant, loin d’un passé que l’on regarde de loin dans un livre poussiéreux, mais une force à réactiver, à croiser avec les outils du présent, qu’ils soient numériques, technologiques ou politiques.
Depuis quelques années, son travail s’impose sur la scène internationale de par sa singularité, caractérisée par sa capacité à faire tenir ensemble le kitsch assumé, le cinéma fantastique et les savoirs indigènes. On tient pour preuve son actualité la plus brûlante, l’œuvre de Natasha Tontey étant mise à l’honneur en ce moment même dans deux événements : à La Ferme du Buisson, à l’occasion d’une première exposition française (Beyond the Belly Button), et à l’Ateneo Veneto de Venise, dans le cadre de la 61ème Biennale.

Corps mutants, organes désobéissants
Baptisée The Phantom Combatants and the Metabolism of Disobedient Organs, l’installation italienne est le fruit d’une commande du LAS Art Foundation et Amos Rex. Dans ce projet, synthèse parfaite de son travail, Natasha Tontey s’empare du personnage de Len Karamoy, combattante du mouvement Permesta dans le Nord-Sulawesi des années 1950, pour le transformer en une figure mythique, doté d’un corps aux trois seins et de muscles prêts à éclater. Une chimère démultipliée en une armée de « Combattantes fantômes » qui, guidées par un chaman, accomplissent des rituels de transformation chimique et spirituelle, métabolisant à la fois les forces ancestrales et l’énergie insurrectionnelle. La métaphore de Minahasa ?

Une esthétique pop
Troisième volet de la série Macho Mystic Meltdown amorcée en 2025, l’œuvre présentée à Venise pose une question tout sauf abstraite : à qui appartient la souveraineté ? À un territoire, à un savoir, ou à un corps ? Profondément contemporain, le projet mobilise des technologies de pointe pour mieux interroger, voire tenter d’offrir des pistes de réponses. Quant à son esthétique, délibérément artisanale et baroque, celle-ci permet à Natasha Tontey de construire des fables visuelles qui louchent du côté des séries B, avec tout un tas de costumes flamboyants, d’effets DIY et d’editing bricolés à la hâte. Un habillage pop qui dissimule pourtant quelque chose de bien plus acéré : une pensée de la résistance, féministe et décoloniale, qui refuse de séparer le corps des luttes politiques.
- Beyond the Belly Button, jusqu’au 12.07, La Ferme du Buisson, Noisiel.