À l’occasion de la 61ème Biennale de Venise, l’artiste taïwanais Li Yi-Fan transforme le Palazzo delle Prigioni en un théâtre mental où l’humain, l’algorithme et la marionnette se regardent dans le même miroir noir. Une œuvre labyrinthique, parfois drôle, souvent inquiétante.
Il fallait sans doute Venise pour accueillir une telle exposition. Ville-musée menacée d’effacement, décor de splendeur lente et de décrépitude sublime, la Sérénissime semble faite pour héberger les fantômes digitaux de Li Yi-Fan. Et alors que la Biennale bat son plein, en marge de l’évènement, Screen Melancholy vient tout perturber. Dans le décor de l’ancien palais-prison du Palazzo delle Prigioni, le Taipei Fine Arts Museum pose un diagnostic sensible de notre fatigue numérique et injecte au monument les angoisses du XXIe siècle, entre flux continus d’images, intelligence artificielle et omniprésence des écrans.

Le spleen à l’ère du scroll infini
Le titre dit déjà tout : Screen Melancholy théorise presque cette idée de mélancolie des écrans, entre tristesse et romantisme. Le commissaire Raphael Fonseca, curateur au Denver Art Museum, relie d’ailleurs cette œuvre à Melencolia I d’Albrecht Dürer : même vertige face à un monde devenu illisible, même sensation d’être dépassé par les outils que l’on a créés. Mais à la Renaissance, l’angoisse venait du savoir. Aujourd’hui, elle surgit des interfaces lumineuses qui colonisent chaque seconde de notre attention.
La pièce centrale de l’exposition, une vidéo d’une heure, suit un étrange globe oculaire rentrant chez lui tandis que des organes anthropomorphes discutent d’animation 3D, d’intelligence artificielle ou de culture internet. Dit ainsi, l’ensemble pourrait sembler absurde – il l’est, indéniablement. Mais sous l’humour émerge un sentiment plus diffus : celui d’une humanité fragmentée, incapable de distinguer l’expérience vécue de sa simulation permanente. Les personnages parlent, dérivent, buggent presque, comme des consciences ouvertes dans trop d’onglets à la fois.

Pensées noires
Dans Screen Melancholy, plus encore que dans les précédents travaux de Li Yi-Fan – Last Warning, par exemple, vu à l’IAC Villeurbanne l’année dernière -, la mélancolie devient physique à mesure que l’on slalome entre les sculptures monumentales qui envahissent le palais, ces géants imprimés en 3D, tels des fragments anatomiques servant de bancs ou de décors sur lesquels le visiteur s’installe pour contempler d’autres corps synthétiques projetés à l’écran. Comme un vertigineux circuit fermé. Du génie.