Avant que le métavers ne fascine les entrepreneurs capitalistes et les hommes politiques, un sculpteur américain recevait la toute première commande publique d’une œuvre virtuelle en France, Five Into One. Une ville de faite de signes, composée de cinq mondes en couleurs et pensée à l’aide de technologies vouées à devenir la norme trois décennies plus tard.
Depuis les années 1970, l’artiste américain Matt Mullican façonne un univers rigoureusement codifié, peuplé de signes graphiques aux résonances mystérieuses. Son obsession ? Non pas ce que l’on voit, mais ce que l’on croit observer. Une quête nébuleuse qui le conduit, en 1991, à franchir une frontière inédite, encore extrêmement novatrice : celle du virtuel. C’est ainsi que Five Into One naît, devenant l’une des toutes premières incursions artistiques dans cette autre réalité.

Un projet révolutionnaire
Première commande publique française d’une œuvre virtuelle faite par le Centre National des Arts Plastiques, l’installation Five Into One, produite avec le C.N.B.D.I. d’Angoulême et la société Videosystem, est d’abord présentée au Fresnoy à Tourcoing en octobre 1991, puis intégrée à Artifices 2 à Saint-Denis dès 1992, avant que le Centre Pompidou ne lui consacre un double numéro de sa Revue virtuelle. Mais pourquoi cette oeuvre a-t-elle autant fascinée les institutions muséales françaises ? Pour le découvrir, le visiteur doit s’équiper d’un casque et d’un Data Glove signé VPL Research. Devant lui, une image un peu floue, un champ restreint et une ville colorée. Ou plutôt, une carte devenue ville.
Five Into One prend alors la forme d’un espace utopique de cinq niveaux, traversés de formes stylisées et de couleurs franches : le vert pour les matériaux et les énergies, le bleu pour le quotidien ordonné, le jaune pour le conscient structuré, le noir et blanc pour les signes sociaux, le rouge pour la subjectivité. Avec, pour particularité, d’avoir d’abord été réalisés sous forme de maquettes physiques avant d’être transposés en images de synthèse.

Les prémices du virtuel
Alors oui, l’immersion n’est pas aussi réaliste que celle que nous pouvons expérimenter aujourd’hui. Mais peu importe : ce qui se joue ici dépasse l’exploit technique. Matt Mullican explore son propre monde intérieur comme on arpente un territoire inconnu. En 1992, lors d’une performance d’une heure enregistrée à Paris, il déambule dans Five Into One en décrivant à voix haute ce qu’il perçoit : des pyramides colorées, des rectangles verts, des frontières invisibles… L’œuvre devient alors une performance au sein de laquelle la parole donne corps à l’image. Trente ans avant que l’immersif ne devienne une industrie, Matt Mullican avait compris que la réalité virtuelle n’était pas juste une prouesse technique, mais une véritable fenêtre ouverte vers l’ailleurs.