Avec Data Ich, les jumelles Adèle et Emma Leseigneur-Leullier donnent vie à une dystopie organique, où l’intelligence artificielle semble déjà avoir trouvé sa chair.
Hier, s’achevait le festival Festival Interstice, rendez-vous caennais des arts hybrides et des expérimentations numériques. Une édition traversée par les questions de coexistence entre humains et technologies au cours de laquelle les sœurs Adèle et Emma Leseigneur-Leullier ont été invitées à présenter Data Ich, une installation troublante qui transforme les réseaux technologiques en organes malades.


Créature sous perfusion
Au croisement de la sculpture, du son et de la performance, Data Ich fonctionne comme un corps maintenu en vie de façon artificielle, un exosquelette suintant, traversé de câbles et de matières organiques, absorbant les données et le mouvement des humains dans un même mouvement. Installé dans un échafaudage, à la fois utérus et prison, le réseau semble en tension permanente, prêt à éclater sous le poids de toutes les informations à traiter en simultané, comme un estomac gonflé à Noël. Latex noirâtre, circuits qui palpitent, câbles semblables à des veines… La bête ne demande qu’une chose : exploser.
Le spectateur y entre avec prudence, happé par un paysage sonore où des souffles, des pulsations et des bruits mécaniques semblent se digérer mutuellement. La place accordée au son est d’ailleurs essentielle : « C’est une agression nécessaire », se plaisent à dire les deux soeurs, qui prennent ici le rôle d’infirmière pour leur drôle de bestiole malade. « La pratique d’ Adèle et Emma Leseigneur-Leullier repose sur un rituel de soins à peine métaphoriques : on branche, on débranche, on nourrit, on répare. Leur rapport à la matière tient d’un maternage industriel, résumait assez bien l’artiste Laura Gozlan à l’occasion de leur dernière exposition aux Bains Douches, en novembre dernier. Leur atelier est une crèche de dispositifs sous perfusion, une clinique du lien. Elles parlent de leurs pièces comme de “bêtes de soins”, ce qui semble juste. Mais ce sont des bêtes qui sucent, qui s’auto-alimentent, qui se retournent sur leurs créatrices avec une tendresse cannibale. »

Le duo comme manifeste
Chez les sœurs Leseigneur-Leullier, le duo est autant une méthode qu’un manifeste politique. Face au culte contemporain de l’individu et du « self-made », elles revendiquent une pratique collective, qui se nourrit de la pensée de l’autre. Leurs œuvres interrogent ainsi l’uniformisation des corps, le contrôle exercé par les technologies et la manière dont nos existences deviennent des flux de données exploitables. Data Ich (littéralement « moi, donnée ») pousse cette logique jusqu’au malaise, l’œuvre, sorte de battement inquiétant sous la peau du monde, sonnant alors comme une alarme douce, à l’heure où l’IA infiltre chaque geste du quotidien, sans que la « collaboration » ne soit jamais évoquée.