Découvert lors de la dernière Biennale de Venise, le film de Négar Motevalymeidanshah a récemment été récompensé aux Sima Awards, catégorie XR. Une juste récompense pour cette œuvre qui fait le lien entre le mal du pays, les traumatismes liés à l’immigration et les douces odeurs de plats mijotés.
Que se passe-t-il quand un simple geste du quotidien, comme acheter quelques grammes d’épices, devient la clé d’un voyage intérieur ? C’est la question que pose cette expérience immersive de sept minutes, dépourvue de dialogues mais pas d’émotions : chacune des scènes, dans lesquelles nous suivons Golnaz, jeune immigrée iranienne tentant de se défaire des lourdeurs de l’exil, entend en effet au plus près du sensible, de l’affect.
Installée en Allemagne, l’héroïne de Less than 5gr of Saffron peine à se faire une place dans ce monde qui lui est encore étranger. Le frigo est vide, l’âme est fatiguée. Et pourtant, elle s’autorise un petit plaisir : celui de s’offrir du safran, une épice relativement coûteuse mais inestimable en termes de souvenirs. Presque métaphorique, ce petit bout de chez elle réveille en elle autant de souvenirs réconfortants et que d’images traumatiques profondément enfouies. On comprend alors que le film de Négar Motevalymeidanshah est un prétexte, une manière de s’immerger dans la mémoire, d’envisager cette dernière comme la métaphore poétique des questions identitaires liées à l’exil.
Un petit bout de chez soi
« « Less than 5gr of Saffron » aborde un sujet que nous pensons avoir déjà trop vu : les circonstances souvent tragiques dans lesquelles de nombreux migrants fuient leur pays d’origine en quête d’un avenir meilleur, amorce la créatrice. Les récits de naufrages et les chiffres des victimes ont envahi nos écrans à maintes reprises, des personnes anonymes qui disparaissent de notre mémoire en un claquement de doigts. Ce projet évoque notre capacité à nous identifier profondément à une survivante en la plaçant dans une situation universellement familière : la préparation d’un repas. »
Car au-delà du sensationnalisme médiatique, ou, au contraire, du traitement « fait divers » des tragédies humaines, l’expérience de Négar Motevalymeidanshah, qui a elle-même quitté l’Iran en 2021, vise à proposer un autre récit, plus palpable, plus réel aussi. Plus humain, finalement. « Dans le contexte actuel de violence extrême, cette expérience empathique contribue à raviver en nous une humanité commune, que nous ayons ou non vécu un tel traumatisme de près, » poursuit-elle.

Accepter sa propre histoire
Ici, l’approche narrative est dépouillée, volontairement. Claire, presque brute, elle mise sur la sensation seule. Le parfum virtuel d’un plat de riz, la chaleur d’une cuisine qui résonne, l’émotion qui forme une boule dans la gorge. Le gameplay se dissout lui aussi pour laisser de la place à la contemplation, à l’empathie. Un choix mis en valeur par une esthétique visuelle située entre l’animation et la réalité virtuelle. Mais aussi, on le disait plus haut, par l’absence de dialogue. Il ne s’agit pas d’un vide à combler, mais d’une ouverture permettant à chacun de s’identifier, de projeter sa propre histoire (migratoire ou non), ses propres pertes. Et de s’interroger : jusqu’où nos souvenirs façonnent-ils notre présent ? Et quelle est la frontière entre réconfort et douleur ?