Pour retrouver son vrai nom, une femme trans thaïlandaise remonte le fil de ses vies passées jusqu’à un cerf de Schomburgk, espèce aujourd’hui éteinte. Avec cette installation-filmique, Andrew Thomas Huang transforme un conte bouddhique en une œuvre futuriste et queer.
Björk, Sigur Rós, Kelela, Perfume Genius, Atoms for Peace… Andrew Thomas Huang a longtemps créé des images pour illustrer les univers des autres, jusqu’à obtenir une nomination aux Grammy en 2019 pour « Cellophane », de FKA twigs. De quoi intéresser la prestigieuse Biennale de Thaïlande qui, en 2025, lui commande une œuvre inédite, The Deer of Nine Colors ; laquelle a depuis fait le tour du monde, d’Athènes au LACMA de Los Angeles, en passant par le Southbank Centre de Londres.

La tentation du queer
Pour cette commande, Andrew Thomas Huang puise dans la mythologie thaïlandaise afin d’en tirer un récit on ne peut plus contemporain, aux doux accents de science-fiction. Le conte d’origine, tiré des jâtakas, ces récits des vies antérieures du Bouddha, va vite : un cerf aux neuf couleurs sauve un marchand de la noyade, avant que ce dernier, cupide, ne le trahisse. Point. Une trame conservée par l’artiste qui y glisse son héroïne, la faisant remonter le temps pour savoir qui elle fut auparavant. Elle y retrouve son existence de cerf, dans une Thaïlande où l’espèce a disparu, et tente de répondre à une question on ne peut plus intime. Comment s’appelle-t-elle, vraiment ?
Le dire à voix haute demande du courage. Beaucoup de courage. C’est ainsi qu’une fois son nom prononcé, l’héroïne se métamorphose en cerf aux neuf couleurs et atteint la béatitude. L’écho trans est limpide. L’extinction, elle, teinte le tout d’une conscience écologique, d’un rapport presque endeuillé avec l’état du monde naturel. Côté dispositif, trois écrans, une sculpture et 24 minutes qui tournent en boucle suffisent à Andrew Thomas Huang pour convoquer à la fois son présent d’artiste et de réalisateur et son passé d’animateur, de marionnettiste et d’artisan d’effets spéciaux. Hybride par essence, The Deer of Nine Colors s’impose ainsi comme une œuvre aux mille facettes, un film nécessaire pour rappeler à qui en douterait encore que nous sommes bel et bien la somme de tout ce que nous avons été, et de tout ce que nous serons plus tard.