Après plusieurs semaines à tenter d’obtenir une interview de Luc Delahaye, photographe français reconnu pour ses grands formats documentant les guerres contemporaines, une opportunité a fini par se présenter. C’était début mai, à Lausanne, à l’occasion de son exposition Le bruit du monde à Photo Elysée. Récit d’une rencontre recomposée.
Souvent, en tant que journaliste, demander une interview est un exercice assez simple. On contacte l’artiste et son attaché de presse, on explique l’idée de l’article, on convient d’un créneau et le tour est joué. Parfois, cela dit, parvenir à se joindre ou à se mettre d’accord peut relever d’un parcours du combattant. Indéniablement, le photographe et artiste Luc Delahaye fait partie de cette seconde catégorie.
Fascinée par son travail Le bruit du monde, exposé au Jeu de Paume jusqu’en janvier 2026, nous avons d’abord contacté la galerie des Filles du Calvaire pour solliciter un entretien. Refus aimable. Cependant, nous dit-on, l’exposition se déplace « Hors les murs » du Jeu de Paume pour s’installer à Photo Elysée à Lausanne en mars. Direction la Suisse, donc, où l’artiste, ancien reporter de guerre, y montre des photographies ayant été prises sur le terrain des plus gros conflits du XX et XXIe siècle. Ce qui nous intéresse tout particulièrement est pourtant moins ces dernières que la réflexion qu’il mène sur ce qu’est la photographie, sur la manière de mettre en scène ce médium, comme dans les Tableaux photographiques, de grands formats panoramiques, mais également dans des compositions assemblées numériquement pendant des mois.

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Lorsqu’on finit par tomber nez à nez avec Luc Delahaye, ce dernier porte un col roulé noir et pantalon noir. Surtout, il a le regard de biais, comme pour échapper à la possibilité d’un échange. Constamment sollicité, méfiant à l’égard de ceux qui lui posent des questions, le photographe finit toutefois par accepter l’idée d’un échange en fin d’après-midi, devant Elysée Photo, sur une plateforme ronde en béton, mais ne peut s’empêcher, à chaque prise de parole, de reformuler plusieurs fois sa pensée. À croire que la perspective d’une interprétation faussée de son propos semble lui être insupportable.
Épuisé et déçu par le métier de photoreporter – pour lequel il a reçu deux fois le prix Robert Capa, plusieurs fois le premier prix du World Press Photo, le Prix Paris Match… -, Luc Delahaye opte pour une rupture nette au début des années 2000, une époque qui marque l’avènement de ses Tableaux Photographiques avec l’emblématique Security Council, photographié le 5 février 2003. Cette photo saisit une réunion à l’ONU lors de laquelle le secrétaire d’État Américain Colin Powell falsifie des preuves, pour convaincre la communauté internationale que l’Irak possède des armes de destruction massive.
Là où les photos qui restent de ce moment sont un gros plan de Colin Powell tenant une fiole remplie – selon lui – d’anthrax, Luc Delahaye, lui, cadre beaucoup plus large que ses collègues. Il prend une photo d’ensemble : on y voit alors le cercle du conseil de sécurité des Nations Unies, mais aussi toutes les personnes assises autour, le powerpoint projeté, les cabines des traducteurs en haut à droite. Le format fait 1.12×2.41 m, tous les détails sont parfaitement visibles. On peut même y apercevoir Dominique de Villepin prendre la parole.

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Telle une pièce de théâtre dont nous sommes les spectateurs, cette photographie encourage chacun à regarder, impuissant, se jouer l’acte principal d’une séquence dont nous connaissons déjà le dénouement. Ce que l’on voit n’est donc presque plus une photo mais un tableau historique, proche de ceux de David. Ce que représente l’artiste n’est plus seulement un instant saisi mais le destin en marche. Pas un hasard quand on sait que l’un des objectifs de Luc Delahaye est précisément de saisir le réel, voire même de se détacher de l’intention photographique
À partir de 2004, cette obsession l’incite à se tourner vers les compositions numériques, les assemblages de photos recomposées par ordinateur afin de créer une image potentiellement plus forte que la scène réelle. Les photos sont toujours prises sur les terrains de guerre, mais l’image seule ne représente pas parfaitement – selon l’artiste – ce qu’est le « réel ». Éternel insatisfait, il passe des mois sur une seule composition pour atteindre l’image qui lui permettra de comprendre ce qu’il voit.

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Parmi les nombreux conflits que Luc Delahaye a pu documenter, la guerre en Syrie semble être celle l’a le plus profondément ébranler. Plusieurs œuvres en attestent. À commencer par Soldats de l’armée syrienne, prise à Alep en novembre 2026. On y voit dans une rue détruite une troupe armée marcher. En tête, un soldat désarticulé, le bras levé, telle une marionnette, tandis qu’un montage numérique permet au photographe de superposer les visages de traders du London Metal Exchanges aux corps des soldats syriens. Se crée alors un écart étrange entre les visages et les corps, un flou renforcé par la sensation d’observer deux champs de bataille sur une même photo : celui de la guerre, et celui de l’économie.
Cet amoncèlement d’éléments est bien évidemment possible grâce à la composition numérique. Tel un peintre, Luc Delahaye exacerbe le réel, celui qu’on ne peut pas voir immédiatement, celui qui échappe même à l’appareil photo. Pensons aussi ici à Les Témoins (2016) : un montage de différentes parties de corps dans une morgue à Jénine (Palestine). Fond noir, suaire blanc et corps tordus, le spectateur croirait presque faire face à un tableau du Caravage. Sauf que cette beauté injurieuse dans un contexte de douleur indescriptible ne doit rien aux techniques traditionnelles de l’art, et constitue même un point important dans le processus artistique de Luc Delahaye : non, la violence et l’horreur n’excluent pas la beauté. À bien des égards, cette dernière pourrait même être la condition de la vérité.

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À cet instant, vous aimeriez sans doute lire les mots de Luc Delahaye, découvrir la façon dont il commente ses photos. Autant prévenir : sur demande de l’artiste, avec qui nous avons pu échanger près de vingt-cinq minutes, aucune de ses phrases ne sera citée ici. Ce dernier préfère en être « absent », un mot qui semble d’ailleurs traverser l’ensemble son travail, caractérisé par une sorte de disparition programmée de celui qui prend la photo pour laisser toute la place au réel.
Lors du vernissage de l’exposition Le bruit du monde à Élysée Photos, un jeune couple s’arrête face à la première photo située près de l’entrée, à gauche : un tirage photographique de 1.10 x 2.37 m d’un jeune Taliban, mort, dans un fossé. La photo est prise le 12 novembre 2001. Éclat de rire incongru de la part des deux amoureux… Plus loin, deux femmes d’une quarantaine d’années sont assises. L’une tourne le dos à une photo montrant une fosse commune près de Snagovo en 2006 et semble furieuse à l’idée de se retrouver face à ce type d’images. Pourtant, de tous les lieux où elle pourrait se reposer et s’insurger, elle décide de rester devant cette photo… Quelques minutes plus tard, de nouveau un rire, toujours face à cette fameuse photo du jeune Taliban. Étrange. Mais peut-être que ce rire – que l’on interprète comme le symptôme d’un choc devant tant de beauté et tant d’horreur – ferait plaisir à Luc Delahaye ? Au fond, c’est peut-être la preuve de la vérité de ce qu’il montre.