« Revendiquer l’art et la créativité comme forme de résistance » : les 25 ans d’iMAL racontés par Lucia Garcia, sa directrice

"Revendiquer l’art et la créativité comme forme de résistance" : les 25 ans d'iMAL racontés par Lucia Garcia, sa directrice

À l’occasion de l’exposition collective Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale), la directrice d’iMAL, Lucia Garcia, raconte les enjeux qui se présentent désormais pour le centre artistique bruxellois, dont on célèbre cette année le 25e anniversaire. En sous-texte, deux mots d’ordre : la promotion d’un art critique et la nécessité de tendre vers des approches durables.

Je suis verticale… marque le 25e anniversaire d’iMAL. Comment avez-vous abordé cette exposition que vous présentez plus volontiers comme « introspective » que « retrospective » ?

Lucia Garcia : Le terme « rétrospective » suggère un regard en arrière, tandis que le terme « introspectif » nous a permis de réfléchir à la trajectoire sans perdre de vue le présent et l’avenir. Nous n’avions pas l’intention de clore un cycle, ni de regarder en arrière avec nostalgie ; l’idée est plutôt de valoriser et d’accueillir cette transition comme une opportunité. Avec Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale), plutôt que de reprendre l’histoire de manière exhaustive et chronologique, nous avons voulu établir un dialogue entre ce qu’iMAL a signifié jusqu’à présent et ce que nous pensons que la création numérique devrait être aujourd’hui, compte tenu des urgences non seulement climatiques mais aussi sociopolitiques que nous vivons. Disons que l’exposition invite à la réflexion collective et surtout revendique l’art et la créativité comme forme de résistance.

Devanture d'un centre culturel à Bruxelles.
©iMAL

D’après vous, est-il essentiel que les acteurs du paysage artistique numérique questionnent leurs pratiques, de même que leur rapport à ces nouvelles technologies ? 

Lucia Garcia : Les technologies sont chargées de préjugés idéologiques et culturels, d’inégalités, d’impacts environnementaux et sociaux. Nous avons la responsabilité de remettre en question leur origine, leur utilisation et de mettre en lumière leurs conséquences. La monoculture des grandes entreprises technologiques promeut le consumérisme tout en dissimulant son impact social et écologique. Qu’est-ce que cela signifie pour les artistes qui travaillent avec les médias numériques? Je crois qu’il faut qu’il y ait absolument une cohérence discursive dans la conception, dans le processus et dans le médium ou le support choisi par des décisions conscientes.

Intérieur d'un laboratoire dédié à la création numérique.
Le Fablab iMAL ©Eline Willaert

Créé il y a près de quinze ans, le Fablab iMAL est-il un moyen pour vous de lutter contre l’obsolescence technologique ?

Lucia Garcia : Le Fablab iMAL est un exemple tangible de communauté, où l’expérimentation et la pensée critique et créative se croisent. Le Fablab est un outil qui favorise la collaboration, le partage des connaissances et, par conséquent, le sentiment d’appartenance à une communauté. Le Fablab iMAL, avec Élie Bolard à sa tête, est un laboratoire ouvert et accessible à tous et toutes, sans distinction. C’est aussi le seul à Bruxelles à être situé dans un contexte artistique.

Pour iMAL, le fablab reste d’une importance capitale à ce stade, où nous voulons aussi mieux connaître et impliquer la communauté. C’est une formidable porte d’entrée pour s’impliquer dans le projet iMAL et découvrir notre programme. Un élément qui n’est peut-être pas très connu et que je considère comme extrêmement pertinent est le travail que le Fablab développe au niveau pédagogique avec les écoles d’art. C’est également fondamental pour nous si l’on tient compte du fait que nous nous concentrons dans une large mesure sur les artistes émergents.

LuciaGarcia
« Nos expositions, nos ateliers et notre programme public font toujours dialoguer des créateur.ices locaux.ales avec des créateur.ices d’ailleurs. »

L’idée n’est-elle pas également, comme c’est le cas avec la Serpentine Gallery à Londres, d’ancrer les productions mises au point au sein d’iMAL dans la vie de tous les jours ?

Lucia Garcia : L’une des questions dont nous avons discuté au sein de l’équipe dans le cadre de notre réflexion est précisément le fait qu’iMAL dispose désormais d’un espace plus grand, d’un espace doté d’une grande vitrine donnant sur le canal, et qui est situé à Molenbeek. Pour nous, il est très important d’être ouvert, de savoir où nous sommes et de travailler du local au global. iMAL a une dimension internationale mais aussi une dimension de cohésion sociale. En outre, enraciner le projet dans le territoire en accordant une attention particulière à la communauté artistique locale est un objectif prioritaire.

Notre intention n’est pas seulement que les productions d’iMAL abordent les tensions, les questions et les défis de la vie quotidienne, mais aussi que ce dialogue inclue toujours des voix qui nous relient directement à notre communauté la plus proche, à ses préoccupations et à ses initiatives, et que nous, à iMAL, puissions y ajouter notre expertise. C’est pourquoi nos expositions, nos ateliers et notre programme public font toujours dialoguer des créateur.ices locaux.ales avec des créateur.ices d’ailleurs.

Dans le noir apparaît l'image d'un jeu pixelisé.
Vue de l’exposition Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale) ©iMAL

On voit de plus en plus d’artistes développer leurs propres technologies : est-ce une bonne manière selon vous de s’écarter au maximum de la monoculture de la Silicon Valley ? 

Lucia Garcia : Créer ses propres outils ou s’approprier de manière critique les outils existants est sans aucun doute une manière de se distancier de la logique extractiviste imposée par les Big Tech. Le contexte technocapitaliste dans lequel nous vivons favorise la superficialité, la rationalité et, avec elle, le système favorise un mode de pensée unique. Comme le dit Remedios Zafra, l’art et la pensée critique sont l’un des rares territoires qui permettent la « contradiction » et ce « bon malaise » qui favorise la prise de conscience et la diversité. 

LuciaGarcia
« Les artistes d’aujourd’hui créent avec ce qu’ils ont au bout des doigts, qu’il s’agisse d’un appareil technologique ou d’un pinceau. »

La nouvelle exposition d’iMAL en atteste : la frontière est rendue chaque plus floue entre art numérique et art contemporain… Avons-nous encore réellement besoin d’une telle différenciation ? D’autant que cette distinction semble jouer en défaveur du numérique, que le grand public ignore encore.

Lucia Garcia : iMAL soutient les pratiques artistiques contemporaines qui s’engagent de manière critique dans les technologies numériques. S’agit-il d’art contemporain? À mon avis, oui, certainement. Les artistes d’aujourd’hui créent avec ce qu’ils ont au bout des doigts, qu’il s’agisse d’un appareil technologique ou d’un pinceau. Il est de notre responsabilité de le rendre plus accessible au public et de travailler de plus en plus sur la médiation (à l’intérieur et à l’extérieur).

Deux cartes de tarot en gros plan.
Vue de l’exposition Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale) ©iMAL

Tout de même, n’est-ce pas difficile d’œuvrer pour une reconnaissance artistique de telles technologies, à commencer par l’IA, au sein d’une époque où elles sont présentées comme les ennemies de l’humanité ?

Lucia Garcia : Oui, c’est extrêmement difficile, et à juste titre. Lorsque nous parlons d’« IA » dans le contexte artistique, par exemple, nous faisons principalement référence à des outils tels que ChatGPT ou Midjourney – des modèles génératifs massivement entraînés, dont l’empreinte écologique est alarmante : consommation d’énergie, extraction de minerais rares (souvent dans des conditions violentes, comme au Congo) et qui entrent en conflit direct avec les objectifs climatiques. En outre, son fonctionnement est soutenu par l’exploitation du travail : utilisation des œuvres des artistes sans leur consentement, travail abusif et mal rémunéré des personnes – en particulier du Sud global- pour les tâches d’étiquetage et de modération.

Le pouvoir est concentré entre les mains de grandes entreprises technologiques qui promeuvent une vision du monde alignée sur certaines idéologies très dangereuses, entraînant des effets sociaux tels que le chômage, l’isolement et la dépendance. La liste se poursuit avec les préjugés idéologiques et culturels, les implications militaires, la désinformation, etc. Depuis des espaces artistiques comme iMAL, nous pensons que la réponse ne doit pas être une fascination passive mais une résistance active. Il est urgent de promouvoir des approches plus durables et plus critiques.

Installation d'art vidéo dans une galerie plongée dans le noir.
Vue de l’exposition Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale) ©iMAL

Depuis que vous êtes arrivée à iMAL en 2021, constatez-vous un changement dans le regard du public et des institutions vis-à-vis de l’art numérique ? Avez-vous la sensation que les mentalités évoluent ?

Lucia Garcia : Lorsque je suis arrivée à Bruxelles, nous étions dans un contexte post-pandémique. Si le numérique était devenu un outil central pour rester connecté, ses énormes lacunes étaient également évidentes, et nous voulions tous et toutes revenir à des contextes dans lesquels nous pouvions développer des activités en face-à-face. J’ai alors trouvé un public ouvert à de nouvelles propositions et, surtout, très diversifié. Venant de LABoral Centro de Arte, un centre situé à Gijón, en Espagne, où la question du public était un grand défi, j’ai été très agréablement surprise. À iMAL, le public a répondu avec intérêt et positivement à chacune de nos activités. Tout au long de ces quatre années, ce public s’est développé et diversifié. L’année dernière, iMAL a connu une augmentation considérable du nombre de visites. Plus de 8 000 personnes ont participé à nos activités publiques.

LuciaGarcia
« Il est urgent de promouvoir des approches plus durables et plus critiques. »

Avez-vous l’impression que d’autres initiatives intéressantes voient le jour en Belgique ?

Lucia Garcia : La Belgique dispose effectivement d’un écosystème culturel très riche. J’ai été très surprise de constater qu’on peut trouver des organisations à des échelles très différentes, depuis les petites initiatives associatives qui contribuent de manière essentielle à la richesse de l’écosystème avec une approche pertinente et super nécessaire jusqu’aux moyennes et grandes institutions. Avec iMAL, nous avons voulu nous intégrer de plus en plus dans cet écosystème, en participant activement à ces réseaux et fédérations pour défendre les intérêts généraux d’un secteur qui nécessite plus d’attention de la part des autorités publiques afin de garantir et de préserver cette spécificité et cette richesse remarquable.

Installation de bocaux remplis de végétation.
Vue de l’exposition Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale) ©iMAL

Quid d’iMAL ? Que peut-on attendre d’une telle institution une fois la célébration de son 25e anniversaire terminée ?

Lucia Garcia : Dans les années à venir, iMAL soulignera l’importance des écosystèmes de production régénératifs et explorera la décroissance informatique. Cette approche enrichira une réflexion sur les pratiques numériques à travers le prisme de l’éthique écologique et des transformations du travail induites par l’automatisation et la précarisation. Ces thèmes alimenteront également un questionnement plus large sur les structures de pouvoir et le rôle de l’artivisme dans la société contemporaine, avec un accent particulier sur le travail des artistes émergents et émergentes. Parallèlement, nous allons explorer l’histoire de l’art numérique en offrant un regard rétrospectif essentiel pour inspirer, contextualiser et soutenir les nouvelles générations.

iMAL poursuivra son rôle d’acteur majeur de la culture numérique en Belgique et réaffirmera plus que jamais son ouverture à l’écosystème belge et à la communauté artistique locale, en mettant son infrastructure – son centre d’art et son Fablab – au service de la création, de la formation et du partage des connaissances. L’inclusion, la diversité et l’accessibilité resteront au cœur de nos engagements, assurant un environnement accueillant et stimulant pour les artistes, professionnels et publics intéressés par les pratiques artistiques contemporaines. Outre l’exposition Je suis verticale (mais je voudrais être horizontale) , je ne peux que conseiller notre prochaine expo qui ouvre le 5 novembre, intitulée La Société Automatique, de l’artiste hispano-belge Félix Luque dans le cadre du festival Europalia Espagne.

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