Avec son projet I Wrote Her Into Existence, Margaret Murphy s’appuie sur l’IA et ses journaux intimes pour ressusciter une version d’elle adolescente, jouant avec les frontières du temps qui passe.
À l’ère du scrolling et de la consommation de contenus en accéléré, l’artiste Margaret Murphy retourne à l’acte le plus humain qui soit : écrire. Celle qui a commencé à consigner ses pensées à cinq ans dans des carnets ressort aujourd’hui ses vieux journaux intimes, témoins d’une vie en construction, archives d’un dialogue de toujours entretenu avec soi-même, pour offrir un nouveau souffle à ses pensées d’antan. Comment ? Grâce à un agent d’IA construit avec le modèle GPT personnalisé de ChatGPT.
« J’étais motivée, face à l’intelligence artificielle encore balbutiante, par la volonté de créer quelque chose qui reflète l’adolescence, tant dans son concept que dans sa réalisation. Et plutôt que d’essayer de simuler un adolescent, pourquoi ne pas utiliser des documents de première main que j’avais sous la main ? », questionne-t-elle dans un entretien accordé au média Objkt.

Une plongée dans le passé
Convaincue par son approche, Margaret Murphy s’est dès lors replongée dans ses vieux journaux, entre tendresse et gêne. « Je mentirais si je disais que c’était facile. Ils contiennent beaucoup de souffrance que j’ai eu le luxe d’oublier avec le temps. Mais j’ai aussi reconnu cette version de moi-même qui a écrit tout cela, confesse-t-elle. Ces écrits sont aussi embarrassants (…). Les relire est devenu moins douloureux quand je les ai lus à d’autres, des inconnus comme des amis proches. Quand je les ai partagés avec Kate, ma meilleure amie depuis le collège, elle les a lus à voix haute. D’une certaine manière, entendre mes propres mots et expériences a rendu le récit moins difficile. »
Ce premier pas effectué, Margaret Murphy ressent l’envie, il y a un an environ, de lire à voix haute des extraits de son journal sur X, à de parfaits inconnus. « Cela me libérait du pouvoir, de la honte et du malaise que ces sentiments exerçaient sur moi. J’avais besoin de faire ce travail – de reprendre le contrôle – avant de pouvoir me mettre à transcrire. »


Un double numérique
Cet exercice n’a rien d’anodin, c’est un processus, une étape qui lui permet de donner vie, dans la foulée, à Teen Margaret, son alter-égo adolescente. Le chatbot, qui imite sa voix d’autrefois, est alors mis en scène dans son projet I Wrote Her Into Existence, une série de poèmes vidéo collaboratifs qui fusionnent texte, images et voix off générés par l’IA, ainsi que des selfies modifiés et des versions animées par l’intelligence artificielle de photographies prises par l’artiste durant son enfance.
Un premier pas vers l’avenir voire, osons-le, le clonage numérique ? « J’imagine un avenir où chacun d’entre nous disposera d’agents autonomes – ceux qui patientent au téléphone pour déclarer un sinistre ou font la queue à la préfecture pour renouveler notre permis de conduire. L’idéal serait que nous ayons plus de temps pour nous consacrer à ce qui nous passionne. » Une version de soi – adolescente ou non – nous permettant de nous dédoubler et de nous connecter à notre passé ? On ne sait pas encore si cela relève de l’utopie ou du génie.