Marie Lelouche l’affirme : elle refuse que ses œuvres subissent la clôture ou toutes formes de linéarité. Alors, l’artiste française, passée par l’ENSBA de Paris, lectrice de Philip K. Dick et J. G. Ballard, développe des œuvres interactives qui visent à bousculer les modalités de perception et favoriser d’autres comportements au sein du monde réel. Rencontre.
Accepter les tâtonnements. Se dire que l’art que l’on crée ne ressemble pas totalement à celui que l’on aimerait défendre. Comprendre que l’on est en train de se restreindre dans des techniques qui brident notre pleine expression. L’histoire de l’art regorge de ces artistes qui, au cours de leurs études ou après quelques années de pratique, ont repris leur création en main et basculé vers des formes nettement plus singulières, en phase avec leurs envies et leurs références. À cette longue liste, qui s’étend de Pablo Picasso à David Hockney, en passant par Jackson Pollock, il convient également d’ajouter Marie Lelouche.
Passée par les Beaux-Arts de Paris, l’artiste française s’est d’abord spécialisée dans la sculpture avant de confronter peu à peu cette pratique à d’autres médiums, d’autres technologies. « J’aimais emprunter des formes au monde grâce au moulage, mais je ne parvenais pas à les affranchir des limites propres aux objets pour les faire basculer vers des expériences à l’échelle du corps. Par ailleurs, j’avais précisément envie de tendre vers des formes sculpturales qui ne soient pas figées ». En quête de mouvement, Marie Lelouche développe alors des œuvres à mi-chemin entre le tangible et le numérique, puis finit par entrer au Fresnoy. Un déclic : « Pour la première fois, j’étais entouré d’interlocuteurs et d’interlocutrices ayant une véritable appétence pour les technologies émergentes et les formes numériques. Cela m’a permis de poursuivre le développement de formes tridimensionnelles et de plonger dans la conception d’environnements « immersifs ».

De l’intérêt des « quasi-choses »
Parmi les points de bascule, Marie Lelouche cite également Vermilion Sands, un recueil de nouvelles écrites entre 1956 et 1970 par J. G. Ballard. Tout au long de ces 256 pages, on y croise des plantes qui chantent, des artistes qui sculptent les nuages dans le ciel, des robes capables de comprendre notre comportement et de s’adapter à nos émotions, des machines qui écrivent de la poésie ou encore des maisons capables d’absorber la personnalité et les émotions de leurs habitants.
« Pour moi, ces nouvelles parlent non seulement de fantasmes sculpturaux, mais elles m’ont surtout accompagné dans mes recherches vers des formes plus instables », confesse Marie Lelouche, dont l’enthousiasme l’incite à évoquer dans la foulée un autre texte, « Les quasi-choses : dans la perspective de l’atmosphérologie et d’un réalisme résiduel ». Celui-ci est l’œuvre de Tonino Griffero, philosophe italien à l’origine du concept des « quasi-choses », ces réalités qui ne sont pas des objets au sens classique, mais qui existent suffisamment pour nous affecter concrètement. « De ces lectures découle “Quasi-Things Simulator”, un jeu vidéo artistique dans lequel on évolue au sein d’une bulle qui nous permet d’appréhender un environnement constitué de presque-monuments hypnotiques. Nos seuls repères sont des mots flottants ou inscrits dans le paysage, prenant la forme de volumes imposants, en transformation, ou encore traversables : des noms de vents. » À en croire Marie Lelouche, cette bulle peut être considérée à la fois comme un véhicule minimaliste, un écran mou, une seconde peau ou, pourquoi pas, un globe oculaire voué à se déformer petit à petit du fait des phénomènes climatiques qui l’altèrent.
Questionner ce que l’on croit percevoir
Pour quiconque a découvert le travail de Marie Lelouche avec Blind Sculpture (2017), Quasi-Things Simulator (2024) apparaît comme une évidence : on y retrouve cette métaphore de l’espace social, ce processus de composition constante où tout s’agence pour créer du commun, cet environnement 3D au sein duquel les formes s’agrègent et invitent le public à aller à leur rencontre, à les accepter ou non. « Ce que j’apprécie avec les pratiques de réalités étendues, c’est qu’elles offrent à la fois la possibilité de créer des formes en perpétuel mouvement, menant à des états contemplatifs singuliers, et de jouer avec les sens des spectateurs et spectatrices, de les scénariser d’une certaine manière. Dans “Quasi-Things Simulator”, par exemple, la vitesse de déplacement est assez rapide : elle contraint donc à une forme de concentration, mais nous oblige aussi à accepter l’idée que l’on ne peut pas tout observer. Il faut faire des choix. J’aime jouer avec ça. J’y vois une manière de réactiver notre capacité à interroger notre manière de percevoir ».
À discuter avec Marie Lelouche, on réalise à quel point chacun de ses choix semble réfléchi, méticuleusement prémédité. On se dit également qu’une rencontre, aussi longue soit-elle, ne suffit pas à faire le tour de sa pensée. En une heure et demi, l’échange nous amène pourtant sur différents terrains : la 3D comme prolongement de la réflexion sculpturale, l’importance du corps au sein d’une œuvre VR, les possibilités offertes par Unreal Engine pour créer des paysages complètement fous, la beauté de la science-fiction quand elle ne s’appuie pas sur des structures réelles pour nous faire croire à sa légitimité, la capacité de Philip K. Dick à faire glisser ses lecteurs et lectrices dans des environnements complexes sans qu’ils ou elles ne s’en rendent forcément compte, la nécessité de privilégier des environnements ou des interactions relativement simples dès lors que l’on s’aventure sur le terrain de l’immersion.

Au passage, il est également question de Nonuments, sa dernière expérience, présentée l’hiver dernier à la Galerie Alberta Pane, à Paris. On y retrouvait ces fameuses sculptures nommées d’après des vents (Sirocco, Nirta, etc.), cette nature menacée et cette volonté de sortir le virtuel de son cadre. À l’image de ces clichés vaporeux qui dialoguaient avec des volumes générés par simulation de fluides, créant des formes organiques et irrégulières, ou ces ombres et empreintes qui se mêlaient aux variations chromatiques des sculptures, et finissaient par muter en fonction de l’humidité du lieu. « C’est là tout l’intérêt de mes recherches autour des formes hybrides, conclut Marie Lelouche, déplacer légèrement les choses du quotidien et inviter à observer autrement les phénomènes naturels ».
- Retrouvez Marie Lelouche en interview dans notre newsletter éditoriale #84, ainsi que dans le numéro 78 de Fisheye Magazine.