À quelques mois de son 80ème anniversaire, Marina Abramović dévoile un avatar numérique conçu aux côtés de la galerie londonienne TAEX. Baptisé « METHOD », le projet transpose sa pratique en 125 performances virtuelles, toutes articulées autour d’une question vertigineuse : et si le corps n’était plus le socle de notre présence au monde ?
« L’année prochaine, j’aurai 80 ans, et je me demande combien de temps il me reste pour faire tout ce que je veux. C’est pourquoi je ne fais que ce qui me passionne », confie Marina Abramović à Vogue Adria. En effet, l’artiste serbe n’a jamais été aussi active que depuis l’approche de son quatre-vingtième anniversaire. L’automne dernier, cinq expositions ouvraient coup sur coup, dont Balkan Erotic Epic, toujours en tournée entre Berlin et New York. En mai, elle devenait la première femme artiste vivante à investir en solo les Gallerie dell’Accademia de Venise, en marge de la Biennale. Reste que si son agenda est plein jusqu’en 2028, cela ne l’a pas empêché de penser à l’avenir en mettant au point son propre avatar, pensé autant comme un pont vers les jeunes générations que comme un moyen, paradoxalement, de ralentir. Sinon de disparaître.

Un double numérique âgé de 60 ans
Concrètement, « METHOD » prolonge une précédente collaboration entre Marina Abramović et TAEX. Ainsi, 125 performances ont été confiées à un avatar façonné à son image, pour une sortie annoncée cet automne. Fait notable, ce clone virtuel est volontairement plus jeune – 60 ans au compteur. L’âge, dit-elle, où elle estime avoir atteint une forme de sagesse. Marina Abramović y voit moins une prothèse technologique qu’un prolongement logique d’une œuvre toujours pensée comme immatérielle. Débarrassé d’un corps qu’elle a longtemps considéré comme un obstacle, l’avatar pourrait, une fois l’artiste disparue, continuer de transmettre son geste et son énergie aux publics à venir.
« Nos vies ont une durée limitée, et tôt ou tard, nous mourrons. L’idée que, une fois que mon corps physique n’existera plus, l’avatar puisse avoir une existence qui lui est propre est assez effrayante, mais en même temps vraiment fascinante car, quoi qu’il arrive, cette personnification de moi-même restera pour partager mes expériences scéniques et ma façon de créer de l’art avec les jeunes générations de spectateurs, ainsi qu’avec tout le monde. »

Contourner les limites du corps
Transposer sa pratique physique, qui s’est construite justement dans quelque chose de particulièrement engageant pour le corps, au sein du numérique change forcément la donne. On pense évidemment à Rising (2018), une œuvre en réalité virtuelle où l’on retrouvait l’artiste serbe enfermée dans un réservoir de verre qui se remplit lentement d’eau, de la taille jusqu’au cou, symbolisant la montée des océans liée au changement climatique. On repense aussi à The Life (2019), une performance de dix-neuf minutes en réalité mixte présentée à la Serpentine Galleries où elle apparaissait en trois dimensions grâce à une technique de capture volumétrique.
Aujourd’hui, la participation ne passe toutefois plus par le contact mais par l’attention soutenue, le regard prolongé. Une performance sans fatigue, sans souffle court, sans danger réel. Très bien, mais est-ce encore de la performance ? « METHOD » ne répond pas vraiment, et c’est précisément cette indécision qui rend ce projet si intriguant.