Grand Prix du concours State of the ART(ist) 2026 d’Ars Electronica, l’installation Marmelade de Paolo Almario met en scène des portraits d’hommes de pouvoir faits d’étiquettes de confiture, que des machines détruisent pendant que le public mange du pain. Une œuvre singulière, déroutante, qui permet à l’artiste colombo-québécois de régler un compte personnel avec la justice de son pays d’origine.
« De fausses accusations ont été lancées envers mon père. Il s’est retrouvé à passer, au cumulé, neuf ans en prison, nous confiait Paolo Almario, à l’occasion du festival Scopitone, où nous l’avions rencontré. Depuis que j’ai une conscience – je suis né en 1988 -, ma famille et moi, on a toujours été persécutés par les forces rebelles. On a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat de leur part. Et tout d’un coup, mon père se retrouve en prison, accusé d’appartenir au groupe auquel on essaie d’échapper… » Derrière lui, les visages du pouvoir colombien, assemblés en mosaïque à partir de milliers d’étiquettes de confiture, que des bras robotisés démantèlent méthodiquement sous les yeux intrigués du public.

Quand le pouvoir se mange à la petite cuillère
Si de prime abord, l’installation semble être une simple série de portraits, à mesure que l’on se rapproche, on distingue une accumulation d’étiquettes individuelles qui constituent les figures de personnalités du système judiciaire et politique colombien, toutes liées aux procédures engagées contre le père de Paolo Almaria. Concrètement, Marmelade prend ainsi la forme de sept machines s’attaquant aux mosaïques ; lesquelles se désagrègent peu à peu sur une table puis au sol, où les fragments se mêlent à des miettes de pain et des résidus de confiture laissés par les visiteurs, invités à goûter cette même confiture colombienne tartinée sur du pain.
Le titre de l’installation fait également référence aux origines de l’artiste : en Colombie, mermelada, désigne aussi bien la confiture que la distribution clientéliste du pouvoir politique. « Cette pièce, c’est une manière de superposer les personnes qui détiennent le pouvoir au peuple, poursuit l’artiste. Montrer la violence de tout ça. La machine, pour moi, c’est quasiment comme une arme à feu qui viendrait systématiquement agir, un coup à la fois. Elle enlève une petite photo. Puis une autre petite photo. Et, petit à petit, on a une reproduction poétique de la violence que l’on a subi. » La destruction progressive des portraits devient ainsi une forme de redistribution : ce qui représentait le pouvoir institutionnel passe symboliquement au public, par la bouche.

Un passé personnel mouvementé
Marmelade est une pièce lourde de sens pour Paolo Almario, qui documente depuis quinze ans le dossier judiciaire de son père, Luis Fernando Almario Rojas, jugé devant la Juridiction spéciale pour la paix colombienne, au terme d’un procès criblé de violations de la procédure régulière, et qui fait échos à une histoire familiale encore plus ancienne. En 2001, la maison des Almario avait en effet été bombardée par les FARC-EP à Florencia.
Depuis, Paolo Almario a obtenu le statut de réfugié au Canada en 2015, puis la citoyenneté canadienne en 2022. Lauréat du Grand Prix du concours State of the ART(ist), révélé le 28 juillet par Ars Electronica, il compte aujourd’hui se servir de l’argent récolté (6 000 euros) pour soutenir la défense de son père. Quant à Marmelade, l’installation sera présentée lors de la prochaine édition du Festival Ars Electronica, du 9 au 13 septembre, au sein d’un parcours thématique (NEGOTIATING HUMANITY) tout aussi politique.