Au GIFF 2025, l’artiste française basée à Zurich Mélodie Mousset présentait Empathy Creatures, une expérience VR centrée sur la relation entre le visiteur et un petit oiseau animé par IA. Sous son apparente douceur, l’œuvre questionne le stress systémique et notre capacité, ou résistance, à prendre soin. Rencontre avec une artiste qui pense la technologie comme un lieu de guérison, de magie et de friction.
Le prototype d’Empathy Creatures circule déjà depuis plusieurs mois. Comment évolue-t-il ?
Mélodie Mousset : Après avoir été conçue à la Mobilière Lab for Analytics à Zurich, l’œuvre a intégré le siège à Bern depuis mars. Ce qui veut dire que des centaines d’employés vivent littéralement avec cet oiseau au quotidien. Ce qui veut dire aussi qu’à chaque itération, je récole énormément de feedbacks, d’histoires, de réactions. La Biennale de Venise a aussi été l’occasion d’expérimenter d’autres retours. Après sa présentation au GIFF, j’étais curieuse de voir comment les avis allaient évoluer, notamment de la part de celles et ceux qui l’avaient déjà découvert auparavant. Grâce aux festivals, qui sont des laboratoires de tests utilisateurs, j’ai pu observer comment les gens interagissent, ce qui coince, ce qui crée du lien. Entre Venise et Genève, j’ai ajusté la narration, fluidifié le rythme et travaillé sur l’engagement émotionnel. Chaque étape m’aide à préciser la relation avec ce personnage virtuel.

Derrière l’aspect attendrissant de l’oiseau, tu racontes une critique du monde du travail. Comment ce thème s’inscrit-il dans l’expérience ?
Mélodie Mousset : Le joueur incarne un employé enfermé dans une architecture oppressante, sans horizon. Ce stress, qui flotte dans l’air comme une fumée rouge, imprègne tout. L’oiseau est lui aussi prisonnier de ce jardin clos. En prenant soin l’un de l’autre, une brèche peut se créer. Ce n’est pas une œuvre sur le bien-être collectif, mais sur le stress systémique et sur la façon dont de minuscules gestes de « care » peuvent fissurer la machine. Pour moi, le care est un acte de rébellion : dans une société qui dit « I don’t care », remettre l’attention au centre est radical. Il s’agit aussi d’une observation sur nos connexions interespèces.
Tu as déjà constaté des réactions très intenses ?
Mélodie Mousset : Oui, c’est arrivé au festival S-Tron à Shanghai certains participants ont pleuré. Je ne sais même pas si c’était positif ou négatif, mais ça a généré quelque chose. C’est surprenant : je travaille tellement avec cet oiseau que je n’éprouve plus cette émotion. Je constate plus qu’autre chose. Mais ces retours me montrent que l’expérience touche quelque chose de très intime. À l’inverse, à Venise, j’ai remarqué une forte résistance chez certains hommes. Leur blocage semblait lié à l’esthétique « cute » et à la thématique du soin. Beaucoup d’hommes semblent allergiques à l’idée de maternité. Paradoxalement, ce sont eux qui auraient le plus besoin de s’y confronter. Ils refusent d’entrer en matière, comme si ce n’était « pas pour eux ». Ils cherchaient plutôt à réussir l’expérience, à arriver à la fin sans vraiment l’explorer. Je réfléchis donc à l’éventualité de créer un jour une autre créature plus masculine pour ouvrir ce dialogue.
« À Venise, j’ai remarqué une forte résistance chez certains hommes. Leur blocage semblait lié à l’esthétique « cute » et à la thématique du soin. »

Est-ce que cette connexion émotionnelle peut parfois devenir inconfortable, presque culpabilisante ?
Mélodie Mousset : Oui, surtout dans les premières versions. À Venise, il fallait « réussir » certains mini-rituels pour avancer. Beaucoup de gens ne comprenaient pas et se sentaient coupables de ne pas rendre l’oiseau heureux. L’IA réagit : si tu t’approches trop vite, il s’effraie ; si tu n’es pas doux, il rougit, s’enfuit et ne revient peut-être pas. J’aime cette part d’imprévisible : tu projettes tes attentes sur lui, c’est en fin de compte un miroir. Bien sûr, je code ses paramètres, mais à l’intérieur de ces règles, il fait ce qu’il veut. À l’avenir, je souhaiterais aller plus loin dans le côté « bac à sable » : laisser le joueur explorer davantage.
Pourquoi avoir choisi précisément un oiseau qui rougit plutôt qu’un autre animal ?
Mélodie Mousset : Je voulais une créature petite et fragile. Un chat se laisse caresser, un oiseau pas forcément. Je trouvais géniale aussi l’idée qu’il puisse se percher sur les doigts. De plus, j’ai collaboré avec la compagnie Virtual Beings, qui travaillait depuis trois ans sur l’animation d’oiseaux. J’ai donc bénéficié d’un vocabulaire expressif très riche, de rig. Par la suite, nous avons développé le côté émotionnel ensemble. Une dimension que j’aimerais d’ailleurs encore approfondir dans les prochaines versions. Quant à la couleur, je voulais un baromètre émotionnel lisible. Le rouge, c’est la surcharge, l’incandescence. Comme un phénix, l’oiseau peut brûler sous l’effet du stress ambiant, qui émane du bâtiment. Cette vague rouge est une menace permanente : seule l’interaction joyeuse crée une bulle protectrice. Ce stress n’est pas le sien : il l’absorbe.

Tes œuvres précédentes (We Were Looking for Ourselves In Each Other, HanaHana, The Jellyfish) exploraient déjà la relation entre l’humain et la technologie. Qu’est-ce qui change ici ?
Mélodie Mousset : Je travaille toujours la relation entre soi et l’autre. Dans The Jellyfish, il était possible de chanter et entendre sa propre voix reprise par une méduse. C’était une sorte de chorale du soi. Dans HanaHana, on utilisait son énergie vitale pour générer des mains géantes. Mes œuvres sont toutes autobiographiques, mais avec Empathy Creatures, c’est sans doute un peu plus littéral : devenir mère m’a transformée. Prendre soin d’un être plus fragile ouvre des possibles. Sans parler de maternité de façon frontale, je questionne le care comme matériau. Comme je l’ai dit, j’ai été surprise de voir à Venise certains hommes bloquer face au côté attendrissant, mignon. Pourtant, c’est une stratégie de survie pour les bébés : c’est ce qui déclenche le désir irrépressible et inconscient de protection.
« La VR mêle geste, croyance et illusion : c’est extrêmement puissant. »

Dans We Were Looking for Ourselves In Each Other, tu convoquais la magie sympathique, les rituels, des organes imprimés en 3D. Quel lien fais-tu entre VR et acte magique ?
Mélodie Mousset : La VR mêle geste, croyance et illusion : c’est extrêmement puissant. Dans mes travaux précédents, je manipulais mes organes pour leur donner une autre trajectoire que celle de l’hérédité. La technologie peut nous émanciper de ce qui semble inscrit. Un peu à la façon d’Alejandro Jodorowsky et sa psychomagie, à mon sens, la VR rend ces actes magiques possibles. Je l’utilise pour créer des espaces symboliques où il est possible de faire bouger quelque chose en soi. Si on se laisse émouvoir par ce petit oiseau, il se passe quelque chose, émotionnellement, physiquement, on se transforme. Je crois à cette puissance.
C’est vrai que la technologie nous anesthésie souvent, je pense notamment aux réseaux sociaux. Mais utilisée différemment, elle peut nous réveiller. Le philosophe Bernard Stiegler parle du pharmakon : tout est poison et remède selon la dose. Mon travail cherche à créer une machine dans la machine – ou plutôt, une brèche. Le stress nous abîme, nous devons réapprendre à prendre soin : de nous, des autres, du vivant. Je veux que la VR soit remède, pas poison.

Avec Patchworld, tu conçois des outils de création musicale en VR. Quel pont traces-tu avec tes œuvres ?
Mélodie Mousset : J’ai cofondé Patchworld parce que c’est un outil qui permet de créer des expériences audiovisuelles sans coder. On y a développé un moteur sonore professionnel : des ensembles comme Ensemble Contrechamps l’utilisent pour des concerts VR, à l’image de Locus Solus, Rêverie et Vertiges présentées lors du GIFF. Pour Halloween, on a lancé un festival de trois jours, une sorte de méga jam ou de rave avec des gens du monde entier qui font de l’électro et dansent. C’est une plateforme multiplayer où des musiciens du monde entier peuvent se produire dans des mondes virtuels. C’est une extension naturelle de mon travail : donner aux autres un espace de création libre, sensible, décentralisé.
Si tu pouvais connecter un organe au réseau, lequel choisirais-tu ?
Mélodie Mousset : Les poumons. Respirer ensemble. Ou le cœur, battre à l’unisson. Ce sont des synchronisations très puissantes.