Elle vient de Thaïlande, lui du Mexique. En 2020, à New York, Tiri Kananuruk et Sebastián Morales Prado forment le duo MORAKANA. Cinq ans plus tard, ils remportent le prestigieux Lumen Prize Gold Award avec Cumulus (2022-2025). Retour sur un début de carrière prometteur et bienveillant, imprégné de nature, de physique et de numérique.
En 2016, Sebastián Morales Prado et Tiri Kananuruk se rencontrent sur les bancs de l’ITP-NYU (Interactive Telecommunications Program de la New York University). Ils y suivent le même programme de master et, très vite, commencent à collaborer. Tels des savants fous, les deux comparses se lancent dans diverses expérimentations autour de la nature et de la technologie, s’aidant mutuellement, ne serait-ce que pour faire grandir leur pratique commune. Officialisé en 2020, leur duo est baptisé MORAKANA, un nom formé à partir des trois premières lettres de Morales et des quatre premières de Kananuruk. Comme une évidence.
« Depuis le début, notre travail consiste essentiellement à imaginer des mondes futurs ou de nouvelles manières d’être, précise le duo, qui parle d’une seule et même voix. Dans Symbiosis.live (2018-2022), par exemple, nous avons mis en place des organismes unicellulaires dans un écosystème avec des bots Internet. Les cellules modifient les serveurs pour attirer ou repousser les bots. En retour, les bots apportent nourriture, oxygène et lumière au bioréacteur ».

Symbiose entre la nature et le numérique
Leur création Inoculated (2024) propose, elle, une vision d’un futur plus lointain, à travers le développement d’un organisme fongique qui forme un lichen avec la technologie. Celui-ci évolue sur des milliards d’années en se nourrissant de signaux WiFi. À l’image de la photosynthèse, il exploite notre infrastructure radio comme les plantes utilisent la lumière du soleil.
« Nous considérons souvent la technologie comme une autre force environnementale à laquelle d’autres organismes s’adaptent, raconte le duo. Nous aimons nous rappeler que tout est en évolution permanente. Rien n’est figé. Si l’on pense au-delà des échelles de temps humaines, des idées qui semblaient impossibles commencent à apparaître comme de véritables futurs ».
« La technologie est créée par des humains et porte nos biais. Elle est aussi optimisée pour répondre à nos désirs ou à nos peurs : rien de neutre là-dedans. »

À l’image des titres de leurs œuvres, aussi poétiques qu’intrigants (Histolysis, Inoculated, Nopales…), MORAKANA aime les images fortes, ce qui interpelle. Ce qui explique probablement pourquoi le duo envisage son travail comme une fissure dans le béton d’un bâtiment. « La fissure n’est pas censée être là, et pourtant elle existe. Si l’on regarde de près, on peut voir une petite plante pousser. Plus on observe, plus on réalise qu’il existe un univers entier à l’intérieur de cette fissure. Nous ne disons pas que la fissure fera s’effondrer le bâtiment. Nous pensons que dans ce qui semble solide et monolithique, une autre réalité est peut-être déjà en train de prendre forme. »
L’air de rien, le duo résume là toute sa philosophie, le regard qu’il porte sur la nature et la capacité de cette dernière à perpétuellement trouver un chemin. En creux, il est également possible d’y deviner une approche technocritique, parfaitement assumée par Sebastián Morales Prado et Tiri Kananuruk. « Il existe un mythe selon lequel la technologie serait neutre, « juste un outil », et que ce qui compte serait uniquement l’usage qu’on en fait. Mais la technologie est créée par des humains et porte nos biais. Elle est aussi optimisée pour répondre à nos désirs ou à nos peurs : rien de neutre là-dedans. »

De ce constat est né Cumulus (2022-2025), une œuvre politique saluée cette année par les membres du jury du Lumen Prize Gold Award, qui ont choisi de la récompenser, autant pour sa démarche poétique que pour son audace politique, celle-ci ayant été envisagée comme une réponse à la volonté de Trump de bâtir un mur entre le Mexique et les États-Unis. « En tant qu’immigrés, la frontière est toujours présente dans nos esprits. Parfois, nous avons le privilège de l’oublier temporairement et de vivre sur une planète partagée, respirant le même air que tous ceux qui ont existé. Dans ces moments-là, on ressent une connexion et une responsabilité », confient-ils. Les deux partenaires restent malgré tout conscients des réalités actuelles. « L’identité devient quelque chose qu’on vous assigne plutôt qu’un espace qui vous appartient », martèlent-ils, comme pour rappeler que nos frontières sont bel et bien devenues un spectacle, un outil pour instiller la peur au sein des différentes communautés.
« L’identité devient quelque chose qu’on vous assigne plutôt qu’un espace qui vous appartient. »

Pour mettre en lumière cette triste réalité, le duo a fabriqué un appareil dont la conception et le design s’inspirent des satellites CubeSat. Mais contrairement à ces derniers, destinés à être envoyés en orbite, Cumulus reste ancré au sol. Il vise ainsi à reproduire une forme d’ « overview effect » (effet de vue d’ensemble) : ce sentiment ressenti par les astronautes lorsqu’ils voient la Terre depuis l’espace et prennent alors conscience du caractère arbitraire des frontières. Aussi petit soit-il, ce boîtier surveille en permanence la frontière entre les États-Unis et le Mexique, et analyse tous les nuages qui la franchissent, en utilisant aussi bien les transmissions en direct des satellites météorologiques de la NOAA qu’un programme de vision par ordinateur conçu sur mesure. Résultat : nombreux sont ceux à traverser cette fameuse délimitation géographique, sans encombre et en toute liberté !