Actif depuis 2007, Graphset, est à l’origine d’une des œuvres phares de la première édition du Festival NOÛS : Céphéide. Inspirée de la vanité picturale – crâne, fleurs ou autres sabliers extraits des collections de la BnF -, celle-ci entend projeter des figures allégoriques en perpétuelle métamorphose sur des supports phosphorescents. On y retrouve son goût pour la programmation, son regard sur le passage du temps et son sens de la mise en scène, qui doit autant à la modélisation 3D et aux ouvrages scientifiques qu’à tous ces artistes et mouvements dont il décortique l’influence.
D’où vient exactement l’inspiration quand un travail doit autant aux recherches scientifiques qu’à un savoir-faire acquis aux Beaux-Arts ? Un artiste doit-il être constamment à l’affût de ce que produisent ses contemporains, ne serait-ce que pour anticiper les prochaines révolutions technologiques ? Et si des mouvements propres à la culture web avaient permis à toute une génération de tendre vers des propositions artistiques « multi-medium » ? En marge de son installation au Festival NOÛS, Mikkael Doczekalski, alias Graphset, s’appuie sur ses multiples références pour répondre à ces diverses questions.

Mouvement Maker / Youtube
« La rencontre avec le mouvement Maker a été décisive dans ma manière d’aborder la création. Il y a, pour moi, une façon de penser pré-Internet et une autre post-Internet. Ma découverte des Makers s’est d’ailleurs faite principalement sur YouTube, à travers des créateurs de contenu tels que Michael Reeves, Adam Savage, Simone Giertz, Laura Kampf ou encore William Osman. Ce qui change profondément la donne, c’est une manière de se confronter aux nouvelles technologies de façon totalement décomplexée. À partir des années 2000, l’information devient largement accessible, que ce soit via les forums ou les tutoriels vidéo. Toute question peut potentiellement trouver une réponse. Il devient alors plus facile d’expérimenter, sans la peur de se retrouver bloqué face au mur de sa propre ignorance, seul dans son coin.
Cette ouverture constitue un véritable moteur créatif. La culture web, nourrie d’absurde et de “WTF”, permet à la création d’adopter cet état d’esprit. Elle devient plus libre, parfois volontairement décalée, créant un pont inattendu entre les YouTube Poop et l’ingénierie spatiale. C’est donc en partie dans ces sphères que je viens aujourd’hui puiser de nouvelles inspirations. »

Supports/Surfaces
« Ce groupe d’artistes occupe pour moi une place importante par la manière dont il questionne l’art, et plus particulièrement la peinture. Après plusieurs millénaires d’histoire du médium, ces peintres adoptent une approche matérialiste de l’acte de création. Le médium, ainsi que ses composants fondamentaux, comme la toile, le châssis ou les outils, deviennent leur propre langage d’expression. Il n’y a plus d’apport extérieur. La peinture devient son propre sujet et se suffit à elle-même. La démarche est évidemment radicale et constitue un socle idéologique fort. Elle nous pousse à explorer au maximum les spécificités d’un médium, à déconstruire nos visions ancrées d’une pratique ou d’un outil créatif afin d’en révéler de nouvelles voies signifiantes, en le déformant, en le détournant et en le « hackant ».
Cette approche m’a poussé à comprendre et à me réapproprier les objets numériques afin d’en explorer tout le potentiel en tant que médium incontournable pour interroger notre époque. »

Zeitguised
« En termes de création 3D, ce studio, créé par Jamie Raap & Henrik Mauler, a toujours été un cap pour moi. Je regarde très régulièrement leur actualité pour comprendre où ils se situent dans leur exploration, leur expérimentation. Leur travail est très sensoriel, incroyablement satisfaisant. On sent chez eux une réelle volonté de transcender les possibilités de l’imagerie 3D en créant de nouvelles matières, de nouvelles formes et des interactions propres au médium.
On sent aussi que la 3D est comprise pour ce qu’elle est, une véritable extension du réel, une technique qui permet de dépasser nos limites matérielles afin de créer de nouvelles variations sensibles, impossibles à concrétiser dans le cadre de notre réalité. Leur approche m’inspire énormément. Elle nous rappelle que l’outil 3D peut nous offrir une position de créateur quasi divin, capable de jouer avec les lois de la physique, de les tordre, de les augmenter, de les réinventer, dans un laboratoire désormais accessible au commun des mortels, notamment grâce à Blender, de façon totalement gratuite. »
Michel Gondry
« Le GOAT des créatifs ! J’ai d’abord découvert Michel Gondry à travers ses clips. Pour moi, c’est la définition même d’un esprit créatif : quelqu’un capable de voir le potentiel caché dans des éléments que nous avons tous sous les yeux. En tordant légèrement le réel, en posant un regard singulier sur le monde, en se posant des questions simples et en trouvant des solutions complexes, en reliant des points jamais envisagés comme reliables.
Dans le clip Let Forever Be des Chemical Brothers, il tisse une narration où chaque plan est lié au suivant grâce à des effets vidéo analogiques recréés dans la réalité. Le sentiment de confusion est total : on se perd littéralement dans la narration. On navigue dans une complexité narrative construite dans un esprit DIY. J’aime vraiment m’imaginer la somme de travail nécessaire pour créer une telle œuvre, qui reste pourtant totalement accessible et privilégie l’impact émotionnel plutôt qu’intellectuel sans tomber dans la fascination pour la technique. »

Meshuggah
« Ici, on retrouve une approche créative qui rejoint en quelque sorte les noms cités précédemment. Le groupe est en constante recherche de complexité dans ses compositions, à tel point qu’il leur arrive souvent de composer directement sur logiciel pour ensuite se demander s’ils pourront jouer les parties programmées sur leurs instruments. L’idée est de pousser les logiques mathématiques propres à la musique, qu’elles soient rythmiques ou mélodiques, afin d’explorer de nouvelles formes d’expression.
On sent toute la curiosité qui anime le groupe, qui pose des postulats théoriques avant même de prendre ses instruments. Tout cela pourrait vite aboutir à une musique indigeste, inécoutable et élitiste, mais le groupe fait le choix de ne jamais perdre ses auditeurs, en posant des bases simples – comme une rythmique en 4/4 – accessibles à tous, parfait pour le headbang. Cette approche hypercomplexe, qui embrasse différents niveaux de lecture tout en restant accessible, est pour moi un exemple à suivre dans mon propre travail. »
- Festival NOÛS, du 09.04 au 19.04, BnF, Paris.