Grand rendez-vous historique des musiques électroniques et des cultures numériques, le festival montréalais Mutek offrait cette année une édition où des enjeux aussi essentiels que la responsabilité politique, l’écologie ou la préservation des cultures locales étaient particulièrement mis en avant. Une réflexion qui trouvait matière à résonance à travers plusieurs installations et performances de haute tenue.
Au festival Mutek, la place naturellement accordée au caractère festif des musiques électroniques – qui occupe une grande part de la programmation des nuits de la SAT (Société des Arts technologiques) et du club Metropolis – n’empêche pas la réflexion autour des questions stratégiques, technologiques et sociétales d’une culture électronique désormais bien établie au cœur de la réalité numérique de nos sociétés. Au sein du Forum professionnel, les questions environnementales et écologiques traduisant les principes d’éco-responsabilité à adopter par les artistes et les organisateurs d’événements, tiennent ainsi le haut du panier des nombreux échanges organisés.

Une écologie de l’écoute
Du côté des artistes, les stratégies diffèrent, même si la tendance est clairement au retour du DIY, popularisé par la logique créative auto-suffisante de la culture punk, et à l’urgence écologique. DJ et fondateur de la plateforme Laylit tournée vers la promotion d’artistes québécois et canadiens d’origine arabe et moyen-orientale, Nadim Maghzai plaide ainsi pour la création d’espaces communautaires autonomes face à une dominance systémique globale nuisible mais difficile à contrer.
De son côté, le musicien Matthew Herbert, maître de l’échantillonnage des sons du quotidien – comme sa performance au côté du batteur impro/jazz John Sartorius l’a rappelé lors de la soirée de clôture de la SAT – et porteur d’une approche « fondamentalement anticapitaliste et anti-néocoloniale », pense au contraire qu’il faut créer une véritable alternative à ce système, et pas seulement être dans une critique insuffisante. « Ce sont nous, les artistes, qui avons les idées et les visions pour changer le monde, insiste-t-il. Nous sommes devant un défi existentiel car nous détruisons la planète. Et le rôle un artiste, quel qu’il soit, est de se poser les bonnes questions pour s’emparer de ce sujet. Ceci est de notre responsabilité. Le changement est possible, mais le principe de collaboration entre les artistes est essentiel pour y parvenir. »

Une écologie du live
Du côté des organisateurs d’événements, la question écologique heurte elle aussi de plein fouet certaines pratiques à revoir, notamment en matière d’événements live, devenus avec le temps les principaux pourvoyeurs économiques des industries créatives musicales, comme en témoignent les échanges intervenus dans le panel « Fréquences et empreintes : repenser l’expérience en direct ».
En introduction, le chercheur Sergio Parra Aguilera de la structure Canadian Live Music présente son programme Climate Contingency Roadmap, et tire le bilan contrasté d’une économie du spectacle live canadienne essentiellement festivalière, employant 100 000 personnes et rapportant 10 millions de dollars à l’économie nationale. Problème : le nombre de manifestations interrompues ou annulées pour raisons climatiques a été multiplié par six en quelques années, entraînant en particulier une hausse des coûts des assurances qui fragilise le système. Sa conclusion est sans appel : « Le système doit être repensé, tant pour des raisons écologiques qu’économiques », évoque-t-il.

Évidemment, d’autres démarches illustrent cette tentation de la sobriété technologique et numérique. Pensons au dispositif Courts-circuits qui vise à proposer du booking d’artistes induisant des tournées plus courtes répondant à l’idée du slow travel, limitant notamment l’usage de l’avion et proposant des temps de présence plus longs sur place via des masterclass ou des résidences d’artistes. Pensons aussi à la marque Korg, qui redouble de vigilance quant aux choix des composants et des modes de livraison proposés aux acheteurs. Mais le plus intéressant, sans doute, est que cette tendance s’immisce au cœur des propositions artistiques. À l’image de la performance live cinema L’Harmonie De Notre Absence de l’artiste français Paul Vivien qui apporte une vision dystopique de ce à quoi ressemblerait notre monde si les efforts indispensables ne sont pas faits.
L’artiste y imagine des paysages terrestres après la disparition de toute activité humaine, en s’appuyant sur des données scientifiques et climatologiques, mais aussi sur des technologies détournées de dioramas en rotation et de double lecture écran/scène. Filmés sous tous les angles, ces maquettes de paysages végétaux recouvrant d’anciennes infrastructures humaines détruites sur fond de musique ambient magmatique rappellent presque le vertige de l’absence provoqué par l’installation numérique photographique Vider Paris de Nicolas Moulin.

Le local et les populations autochtones
Autre axe intéressant de ce nécessaire réajustement des stratégies de développement des industries créatives numériques et électroniques, le développement du local. Ici, il télescope dans la réalité géographique du festival Mutek et du Québec/Canada, la nécessité de la préservation et de la promotion des cultures locales indigènes et autochtones, comme en témoigne le panel « Vers une approche « glocale » : art numérique, écosytèmes locaux et collaboration international ».
À Montréal, la plateforme ImagineNATIVE incarne peut-être mieux que d’autres ce principe du « glocal », hybridation du global et du local : « Nous sommes une organisation assez unique au Canada, qui donne les clés de la direction artistique aux communautés amérindiennes autochtones, résume Naomi Johnson d’ImagineNATIVE. Nous défendons donc un écosystème local, mais avec une vocation de développement culturel à l’international par la mise en place de collaborations potentielles suivant l’exemple de qui se passe par exemple en Nouvelle-Zélande où la part de la culture maorie est très perceptible dans la société néo-zélandaise. Notre idée est de mettre en synergie ceux qui créent, les artistes indigènes, et les partenaires à plus grande échelle, qui permettent de développer et visualiser les projets. »

Plusieurs pièces audiovisuelles présentées dans le cadre du parcours d’œuvres du Village Numérique offrent une mise en pratique de ce double-regard croisant culture indienne locale et pratique technologique numérique contemporaine. Le dispositif Welcome to Cosmologyscape des artistes états-uniens Kite et Alisha Wormsley s’inspire en effet des symboles indiens Iakota (une branche de la tribu Sioux), mais aussi des traditions visuelles afro-américaines, pour transformer à partir d’un questionnaire accessible via code QR les rêves partagés du public en motif unique présenté sur un écran de veille.
Tout aussi urbain dans sa mise en scène, avec ce container recouvert par un graffiti, l’installation Sacred Tags de Quinn Hopkins, inspiré des sept enseignements sacrés de la tribu Anishinaabe de la région des Grands Lacs, met en valeur leurs préceptes formels en les associant à différents tags numériques reproduisant les mouvements et les gestes des passants. Encore plus chorégraphique, la pièce Pidiwike de Caroline Monnet invite le spectateur à se confronter au tourbillon audiovisuel de femmes autochtones saisies au plus près de leurs danses traditionnelles dans une sculpture immersive multi-écrans.

Manifesto pour une mémoire numérique vivante
Il est cependant intéressant de constater que cette mobilisation croissante autour de la responsabilisation écologique et de l’inclusion culturelle de la part des acteurs des ICC présents au festival Mutek n’est pas une fin en soi. Elle répond aussi à la prise de conscience simultanée de la part de ces acteurs de la fragilité potentielle de l’écosystème numérique actuel. En le rendant plus éthique, plus éco-responsable, on participe aussi à la nécessaire défense de sa simple existence. Car rien, en effet, ne permet de garantir, dans l’incertitude géopolitique et globalisée du monde actuel, que ce patrimoine numérique culturel soit lui-même assuré de la pérenniser.
C’est justement là l’idée du Manifesto pour une mémoire numérique vivante présentée par Mourad Bennacer et Jenny Thibault de la SAT, qui se veut un appel international pour préserver l’héritage culturel de notre époque numérique, renvoyant finalement à la démarche de conservation lancée il y a quelques années par le ZKM de Karlsruhe. Une manière là aussi de relier l’humain et le technologique, comme le mentionne Jenny Thibault en évoquant volontiers « la préservation d’une culture numérique du vivant ». Ce ne pourrait être qu’un vague concept, c’est au contraire un combat que Mutek a choisi de mener, restant de fait à la pointe de l’action et de l’engagement.