L’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. En la relisant à travers les mythes antiques et les récits fondateurs de l’histoire de l’art, Ada Ackerman propose une autre manière de penser ces technologies : non comme une rupture radicale, mais comme le révélateur de pouvoirs et de désirs profondément humains.
Rencontrer Ada Ackerman, c’est d’abord accepter un déplacement du regard. Historienne de l’art et théoricienne des images, elle a été commissaire associée de l’exposition Le Monde selon l’IA au Jeu de Paume. Elle ne parle jamais de l’intelligence artificielle comme d’un simple outil technologique. Ce qui l’intéresse, ce sont les récits anciens que ces dispositifs réveillent, parfois à notre insu, et la manière dont les artistes s’en emparent pour interroger nos fantasmes contemporains. « Les mythes anciens n’ont jamais cessé de nous parler, affirme-t-elle. Ce sont nos technologies qui les réactivent sous d’autres formes ».
Car l’IA, selon Ada Ackerman, ne surgit pas dans un vide culturel. Elle s’inscrit dans une longue histoire de mythes d’automates, de créatures artificielles et d’images agissantes. Talos, le géant de bronze forgé par Héphaïstos pour protéger le royaume de Minos, en est une figure fondatrice. Machine guerrière avant l’heure, il incarne déjà l’idée de déléguer la violence à un corps non humain, supposé infaillible. Une fiction antique qui résonne étrangement avec les drones armés et les systèmes autonomes contemporains.
Action et pouvoir
Ce que ces récits mythologiques mettent déjà en jeu, c’est moins la machine elle-même que son pouvoir d’action. En s’appuyant sur les travaux d’Harun Farocki, Ada Ackerman mobilise la notion d’« image opératoire » pour désigner des images qui ne se contentent plus de représenter le monde, mais qui participent activement à des processus techniques, économiques ou symboliques. Aujourd’hui, les images produites ou analysées par l’IA agissent sur le réel. Elles prennent part à des décisions, orientent des comportements, modèlent des récits, souvent en dehors du champ de la perception humaine.
Dans le champ artistique, cette dimension opératoire devient un terrain critique. Ada Ackerman souligne combien de nombreux artistes cherchent précisément à rendre visibles ces mécanismes invisibles. « Une nouvelle mythologie de l’IA est entretenue : il faut que la magie technologique opère, quitte à invisibiliser le travail humain ». L’œuvre Mechanical Kurds de Hito Steyerl, par exemple, déplace le regard vers les infrastructures humaines qui soutiennent l’illusion de l’autonomie technologique. Derrière les promesses de machines intelligentes se cachent des formes de travail fragmenté, répétitif, souvent précarisé. L’IA apparaît alors moins comme une entité autonome que comme un dispositif révélateur de rapports de pouvoir et d’organisation du monde.

Amour
Mais les mythes réactivés par l’IA ne sont pas seulement liés à la domination ou à la technique : ils sont aussi profondément affectifs. Le mythe de Pygmalion revient avec insistance dans les récits contemporains de compagnons artificiels. Ce sculpteur tombant amoureux de sa propre création incarne, pour Ada Ackerman, l’archétype d’une relation asymétrique : une figure façonnée sur mesure, sans altérité, conçue pour répondre à un désir. Elle ajoute que « le fantasme de la compagne idéale est un fantasme profondément masculin : celui de pouvoir modeler l’autre sur mesure ». Des œuvres comme The Oasis I Deserve d’Inès Sieulle, qui explore les relations entre humains et chatbots compagnons, mettent en lumière moins l’intelligence des machines que la projection des attentes, des manques et des fantasmes humains.
À cette figure rassurante de la compagne idéale répond celle, plus inquiétante, de Pandore. Première femme façonnée par les dieux, elle introduit les maux de l’humanité sous couvert de don. Ada Ackerman y voit une matrice durable des représentations ambivalentes de la femme artificielle : à la fois promesse de perfection et source de désordre. Une tension que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les imaginaires de l’IA, souvent incarnée sous des traits féminins, oscillant entre assistance bienveillante et menace latente.

Transcendance
Lorsque le désir de relation se heurte à ses propres limites, il se transforme souvent en quête de transcendance. Héron d’Alexandrie, inventeur d’automates destinés aux temples, concevait déjà des dispositifs capables de simuler l’intervention divine : statues animées, mécanismes cachés, effets de stupéfaction. La technique devenait alors un intermédiaire entre les humains et l’invisible. Cette croyance persistante en une forme de savoir supérieur accordé à la machine nourrit encore aujourd’hui les discours contemporains, comme le souligne Ada Ackerman : « On est prêt à croire l’IA comme un oracle, alors même qu’elle repose uniquement sur des modèles statistiques ».
Dans son œuvre Rapture, Andrea Khôra détourne les figures prophétiques de la Silicon Valley, incarnant des dirigeants technologiques en gourous visionnaires promettant une élévation spirituelle par la machine. L’œuvre met en lumière la manière dont certains discours sur l’IA rejouent des structures religieuses anciennes, où la technologie se substitue au divin et transforme l’innovation en récit de salut.

Enfin, impossible d’évoquer ces mythes sans aborder le rêve d’immortalité. Ada Ackerman rappelle que l’histoire des images est traversée par une obsession constante : lutter contre la mort. Des portraits funéraires du Fayoum aux dispositifs de résurrection numérique actuels, les technologies prolongent ce désir ancien. Dans La Quatrième Mémoire, Grégory Chatonsky imagine une œuvre posthume de son vivant, poursuivant des possibles qu’il n’aura jamais réalisés. L’« espace latent » de l’IA devient alors un lieu spéculatif, hanté par des images passées et des futurs qui n’ont jamais eu lieu
« Ce que je trouve important, c’est de rappeler que l’intelligence artificielle ne crée pas nos fantasmes. Elle les cristallise, elle les rend visibles. Derrière chaque machine prétendument autonome, il y a toujours une histoire humaine : des récits anciens, des désirs, des peurs, des rapports de pouvoir, du travail invisible. » À travers cette cartographie de mythes réactivés, Ada Ackerman ne cherche donc pas à trancher entre fascination et inquiétude, mais propose plutôt une lecture attentive aux continuités culturelles, où l’IA agit moins « comme une rupture radicale avec le passé » que comme un « révélateur ».