Mythes et machines : l’IA relue par Ada Ackerman

Mythes et machines : l’IA relue par Ada Ackerman
Raptures © Andrea Khôra

L’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. En la relisant à travers les mythes antiques et les récits fondateurs de l’histoire de l’art, Ada Ackerman propose une autre manière de penser ces technologies : non comme une rupture radicale, mais comme le révélateur de pouvoirs et de désirs profondément humains.

Rencontrer Ada Ackerman, c’est d’abord accepter un déplacement du regard. Historienne de l’art et théoricienne des images, elle a été commissaire associée de l’exposition Le Monde selon l’IA au Jeu de Paume. Elle ne parle jamais de l’intelligence artificielle comme d’un simple outil technologique. Ce qui l’intéresse, ce sont les récits anciens que ces dispositifs réveillent, parfois à notre insu, et la manière dont les artistes s’en emparent pour interroger nos fantasmes contemporains. « Les mythes anciens n’ont jamais cessé de nous parler, affirme-t-elle. Ce sont nos technologies qui les réactivent sous d’autres formes ».

Car l’IA, selon Ada Ackerman, ne surgit pas dans un vide culturel. Elle s’inscrit dans une longue histoire de mythes d’automates, de créatures artificielles et d’images agissantes. Talos, le géant de bronze forgé par Héphaïstos pour protéger le royaume de Minos, en est une figure fondatrice. Machine guerrière avant l’heure, il incarne déjà l’idée de déléguer la violence à un corps non humain, supposé infaillible. Une fiction antique qui résonne étrangement avec les drones armés et les systèmes autonomes contemporains.

Action et pouvoir

Ce que ces récits mythologiques mettent déjà en jeu, c’est moins la machine elle-même que son pouvoir d’action. En s’appuyant sur les travaux d’Harun Farocki, Ada Ackerman mobilise la notion d’« image opératoire » pour désigner des images qui ne se contentent plus de représenter le monde, mais qui participent activement à des processus techniques, économiques ou symboliques. Aujourd’hui, les images produites ou analysées par l’IA agissent sur le réel. Elles prennent part à des décisions, orientent des comportements, modèlent des récits, souvent en dehors du champ de la perception humaine.

Dans le champ artistique, cette dimension opératoire devient un terrain critique. Ada Ackerman souligne combien de nombreux artistes cherchent précisément à rendre visibles ces mécanismes invisibles. « Une nouvelle mythologie de l’IA est entretenue : il faut que la magie technologique opère, quitte à invisibiliser le travail humain ». L’œuvre Mechanical Kurds de Hito Steyerl, par exemple, déplace le regard vers les infrastructures humaines qui soutiennent l’illusion de l’autonomie technologique. Derrière les promesses de machines intelligentes se cachent des formes de travail fragmenté, répétitif, souvent précarisé. L’IA apparaît alors moins comme une entité autonome que comme un dispositif révélateur de rapports de pouvoir et d’organisation du monde.

Mechanical Kurds © Hito Steyerl

Amour

Mais les mythes réactivés par l’IA ne sont pas seulement liés à la domination ou à la technique : ils sont aussi profondément affectifs. Le mythe de Pygmalion revient avec insistance dans les récits contemporains de compagnons artificiels. Ce sculpteur tombant amoureux de sa propre création incarne, pour Ada Ackerman, l’archétype d’une relation asymétrique : une figure façonnée sur mesure, sans altérité, conçue pour répondre à un désir. Elle ajoute que « le fantasme de la compagne idéale est un fantasme profondément masculin : celui de pouvoir modeler l’autre sur mesure ». Des œuvres comme The Oasis I Deserve d’Inès Sieulle, qui explore les relations entre humains et chatbots compagnons, mettent en lumière moins l’intelligence des machines que la projection des attentes, des manques et des fantasmes humains.

À cette figure rassurante de la compagne idéale répond celle, plus inquiétante, de Pandore. Première femme façonnée par les dieux, elle introduit les maux de l’humanité sous couvert de don. Ada Ackerman y voit une matrice durable des représentations ambivalentes de la femme artificielle : à la fois promesse de perfection et source de désordre. Une tension que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les imaginaires de l’IA, souvent incarnée sous des traits féminins, oscillant entre assistance bienveillante et menace latente.

The Oasis I Deserve © Inès Sieulle

Transcendance

Lorsque le désir de relation se heurte à ses propres limites, il se transforme souvent en quête de transcendance. Héron d’Alexandrie, inventeur d’automates destinés aux temples, concevait déjà des dispositifs capables de simuler l’intervention divine : statues animées, mécanismes cachés, effets de stupéfaction. La technique devenait alors un intermédiaire entre les humains et l’invisible. Cette croyance persistante en une forme de savoir supérieur accordé à la machine nourrit encore aujourd’hui les discours contemporains, comme le souligne Ada Ackerman : « On est prêt à croire l’IA comme un oracle, alors même qu’elle repose uniquement sur des modèles statistiques ».

Dans son œuvre Rapture, Andrea Khôra détourne les figures prophétiques de la Silicon Valley, incarnant des dirigeants technologiques en gourous visionnaires promettant une élévation spirituelle par la machine. L’œuvre met en lumière la manière dont certains discours sur l’IA rejouent des structures religieuses anciennes, où la technologie se substitue au divin et transforme l’innovation en récit de salut.

La quatrième mémoire © Grégory Chatonsky

Enfin, impossible d’évoquer ces mythes sans aborder le rêve d’immortalité. Ada Ackerman rappelle que l’histoire des images est traversée par une obsession constante : lutter contre la mort. Des portraits funéraires du Fayoum aux dispositifs de résurrection numérique actuels, les technologies prolongent ce désir ancien. Dans La Quatrième Mémoire, Grégory Chatonsky imagine une œuvre posthume de son vivant, poursuivant des possibles qu’il n’aura jamais réalisés. L’« espace latent » de l’IA devient alors un lieu spéculatif, hanté par des images passées et des futurs qui n’ont jamais eu lieu

« Ce que je trouve important, c’est de rappeler que l’intelligence artificielle ne crée pas nos fantasmes. Elle les cristallise, elle les rend visibles. Derrière chaque machine prétendument autonome, il y a toujours une histoire humaine : des récits anciens, des désirs, des peurs, des rapports de pouvoir, du travail invisible. » À travers cette cartographie de mythes réactivés, Ada Ackerman ne cherche donc pas à trancher entre fascination et inquiétude, mais propose plutôt une lecture attentive aux continuités culturelles, où l’IA agit moins « comme une rupture radicale avec le passé » que comme un « révélateur ».

À lire aussi
En studio avec Grégory Chatonsky : « L’intérêt de l’art est de parler de l’époque d’un point de vue historique »
“Le rêve des pierres” (2023) avec le soutien de la RCU et AfalUla ©Grégory Chatonsky
En studio avec Grégory Chatonsky : « L’intérêt de l’art est de parler de l’époque d’un point de vue historique »
Issu d’une génération d’artistes ayant émergé avec l’apparition du Web au cours des années 1990, Grégory Chatonsky a toujours eu un coup…
23 décembre 2023   •  
Écrit par Maxime Delcourt
"Le monde selon l'IA" : l'expo du Jeu de Paume ouvre les portes de la 4e dimension
The Oasis I Deserve ©Inès Sieulle
« Le monde selon l’IA » : l’expo du Jeu de Paume ouvre les portes de la 4e dimension
Au centre des débats, le développement de l’intelligence artificielle suscite tour à tour émerveillement et craintes. Avec Le monde selon…
15 avril 2025   •  
Écrit par Benoit Gaboriaud
"Intrications", les nouvelles mythologies de Josèfa Ntjam
“Sanctuaire des pluies anciennes”, Josèfa Ntjam, 2025, vue d’expo “Intrications”, IAC Villeurbanne, 2025 © Ivan Erofeev
« Intrications », les nouvelles mythologies de Josèfa Ntjam
Accueillie à l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne jusqu’au 11 janvier 2026, l’exposition Intrications abrite le vertigineux…
24 octobre 2025   •  
Écrit par Lucie Donzelot
Explorez
Book club : "Grand Theft Auto" d'Angelo Careri
Book club : « Grand Theft Auto » d’Angelo Careri
Avant de s’imposer dans les musées, l’art numérique trouve sa source dans les bibliothèques. « Book Club » revient sur ces livres...
11 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
En studio avec Luna Mahoux : "Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix"
Luna Mahoux © Binta Kopp
En studio avec Luna Mahoux : « Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix »
À l’heure où l’écran haute résolution est devenu l’oracle de toute expérience visuelle, Luna Mahoux tourne le dos à cette...
10 juin 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Rencontre avec Anthony McCall, pionnier des architectures de lumière
©Darren O'Brien/Guzelian
Rencontre avec Anthony McCall, pionnier des architectures de lumière
Cinéaste et plasticien, Anthony McCall a développé depuis les années 1970 une pratique singulière rompant avec les conventions du cinéma...
08 juin 2026   •  
Écrit par Laurent Catala
Luc Delahaye, la composition numérique comme révélateur du réel
“Un feu”, 2021 © Luc Delayahe et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Luc Delahaye, la composition numérique comme révélateur du réel
Après plusieurs semaines à tenter d'obtenir une interview de Luc Delahaye, photographe français reconnu pour ses grands formats...
05 juin 2026   •  
Écrit par Alice de Brancion
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Book club : "Grand Theft Auto" d'Angelo Careri
Book club : « Grand Theft Auto » d’Angelo Careri
Avant de s’imposer dans les musées, l’art numérique trouve sa source dans les bibliothèques. « Book Club » revient sur ces livres...
11 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
En studio avec Luna Mahoux : "Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix"
Luna Mahoux © Binta Kopp
En studio avec Luna Mahoux : « Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix »
À l’heure où l’écran haute résolution est devenu l’oracle de toute expérience visuelle, Luna Mahoux tourne le dos à cette...
10 juin 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
“Le Vertige" © Quentin Dupieux
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
Premier film d'animation de Quentin Dupieux, « Le Vertige » est aussi et surtout une œuvre collective née d'une rencontre improbable...
10 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
3 biennales d'art numérique à découvrir d'ici la fin de l'année
“Die For You” © Fvckrender
3 biennales d’art numérique à découvrir d’ici la fin de l’année
De Montréal au Sud de la France, trois biennales dédiées aux arts numériques s'apprêtent à marquer le second semestre 2026. Performances...
09 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard