Nam June Paik, la révolution a bel et bien été télévisée

Nam June Paik, la révolution a bel et bien été télévisée
“Moon Is the Oldest TV”, Nam June Paik © Elliott Erwitt / Magnum

Figure séminale de l’art vidéo, Nam June Paik témoigne dans son travail de l’avènement progressif d’une image audiovisuelle devenue aujourd’hui la norme. Passé maître dans le détournement de l’objet téléviseur et du process de diffusion qui l’accompagne, l’artiste coréen a contribué par ses pièces à documenter l’essor de l’une des plus grandes révolutions technologiques du XXe siècle. Mais a-t-il su pour autant en interroger les travers futurs ?

Aujourd’hui relégué à une simple unité d’usage dans le système de diffusion/réception d’un réseau, non plus hertzien mais internet, la télévision a longtemps été le vecteur et relai quasi-omnipotent de la communication audiovisuelle de la deuxième moitié du 20ème siècle. Un média global de savoir, de transmission et de pouvoir dont se sont saisis plusieurs artistes dès l’origine pour transformer le fameux récepteur et sa fonction en véritable ready-made artistique.

Parmi les précurseurs, il y a bien évidemment Nam June Paik, cet artiste féru de recherche – musicale et sonore au départ, puisqu’il a été formé à l’école Fluxus de John Cage et est l’auteur d’une thèse sur Arnold Schœnberg dans les années 1950 – et de provocation : « Le péril jaune, c’est moi ! », déclare-t-il en 1964. Mais Nam June Paik, c’est aussi une profonde attirance pour la notion de création multidisciplinaire – le « multimédia » avant l’heure en somme –, une tête-chercheuse qui a su mieux que d’autres croiser le geste créatif avec le boom technologique de ces appareillages futuristes dans le sillage de l’après-guerre.

Photo en noir et blanc de Nam June Paik, jeune, discutant avec un homme barbu entre deux télévisions cathodiques.

Détournement de l’image et du rapport spectateur / récepteur

En effet, si l’art vidéo devient dans les années 1960 le fer de lance créatif de l’artiste coréen, l’attrait de Nam Jun Paik pour l’aspect matériel, la « machine », et la meilleure manière de se l’approprier est primordial. Afin de capter et triturer les programmes télévisés, il se dote ainsi très vite d’outils relativement modernes comme le premier téléviseur-enregistreur Sony TCV-2010 en 1965. Six ans plus tard, avec l’aide de l’ingénieur japonais Shuya Abe, il crée également un synthétiseur vidéo avec une double idée en tête : éditer plusieurs sources en même temps, et rendre ainsi la vidéo aussi malléable que la peinture. C’est même là l’idée qu’il défend dans son manifeste Versatile Video Synthesizer : novatrice et émancipatrice sous bien des aspects, la télévision se doit d’être considérée comme la toile d’une nouvelle génération d’artistes électroniques.

Installation artistique faite de plusieurs écrans de télévisions cathodiques installées sur un piano.
Nam June Paik, Untitled, 1993 © MoMA

Ce travail autour du dérèglement de l’image prend notamment la forme d’installations, à l’image de son Exposition de Musique de Télévision (1963) dans une galerie de Wuppertal en Allemagne, où treize téléviseurs se voient affublés de gros aimants censés perturber l’image. L’intention de cette pièce – souvent considérée comme le premier acte de l’art vidéo – et des suivantes – notamment Moon Is The Oldest TV de 1965, dispositif acheté par le Centre Pompidou en 1995 -, est claire : il s’agit pour Nam June Paik de détourner le spectateur de son rapport habituel avec ce meuble d’images trônant dans son salon, en le perturbant lui aussi. En ce sens, il opère une tactique révolutionnaire :  téléviser, en quelque sorte pour la première fois, une révolution technologique et artistique en cours !

Évidemment, pas de révolution sans humains, et Nam June Paik ne rechigne pas en mettre à l’image, même si ce sont ses vieilles antiennes musicales qui le guident ici. À partir du milieu des années 1960, la violoncelliste Charlotte Moorma collabore fréquemment avec lui, dans le cadre de performances un peu osées pour l’époque – Opera Sextonique en 1967, TV Bra For Living Sculpture en 1969, où télévision et nudité se télescopent. Pensons également à la célèbre pièce TV Cello (1971), où plusieurs téléviseurs empilés créent un violoncelle monstrueux sur lequel Moorman promène son archet avec volupté tandis que la scène captée est diffusée en boucle sur ces mêmes écrans.

Une violoncelliste joue de son instrument par-dessus trois gros écrans de télévisions cathodiques.
Nam June Paik, TV Cello, New York, 1971 © Takahiko Iimura
Installation artistique représentant six télévisions cathodiques empilées les unes sur les autres et recouvertes par les cordes d'un violoncelle.
Nam June Paik, TV Cello, 2000 © Contemporary Asian Art

De la provocation aux supers autoroutes de l’information

Si la télévision va demeurer un objet essentiel de la pratique de Nam June Paik, la provocation va progressivement céder la place à une certaine abstraction dans les années 1970. Le dialogue entre l’œil vidéo et la statue de Buddha de sa pièce TV Buddha de 1974 invite à une forme de méditation que rejoignent les poissons, réels et à l’écran, de son Video Fish de 1975, ou l’œuf grossissant filmé sous toutes les coutures de Positive Egg.

Puis, ce sont le futurisme et le gigantisme qui vont s’inviter davantage dans son travail vidéo. Ses pièces, qui l’étaient déjà, deviennent de plus en plus robotiques, à l’image de sa performance pour le bicentenaire de la révolution française en 1989 au Musée d’Art Moderne de Paris, où il connecte 200 téléviseurs et cinq robots. Ses installations flirtent également toujours plus avec le monumentale – en attestent les 300 téléviseurs empilés pour tracer la carte des États-Unis de Electronic Superhighway en 1995.

Installation artistique montrant une tête de Bouddha face à une télévision qui projette son visage.
Nam June Paik, Buddha Watching TV, 1974/1997 © Virginia Museum of Fine Arts

Cette évolution n’est pas étonnante dans le sens où Nam June Paik a une vision très large de l’outil télévisuel, une approche quasi cybernétique. Et si l’aspect robotique de ses pièces traduit une sorte de nouvelle relation organique homme/machine, entendable à l’échelle individuelle, le principe du gigantisme qu’il met en scène, lui permet d’interroger la dimension sociétale de la télévision et de ses principes de télécommunications. En 1974, avec ce temps d’avance qui le singularise, il évoque déjà ce principe de « super autoroute » de l’information, préfigurant les principes d’un réseau mondial de circulation de données à venir. En bon révolutionnaire de l’image, il entend alors constituer une communauté mondiale agissante de spectateurs et de vidéastes, produisant leurs propres contenus d’images vidéo librement diffusées.

Installation artistique composée de vidéos reproduisant la carte des États-Unis.
Electronic Superhighway, de Nam June Paik © Smithsonian Institution

Nam June Paik, un artiste révolutionnaire de son temps

Mais la « révolution télévisée » de Nam June Paik ne peut bien entendu être que celle d’un artiste de son temps. Ses dispositifs robotiques de plus en plus grands accompagnent à leur manière cette forme de fascination sans recul pour la technologie qui suit les avancées économiquement très libérales des sociétés mondiales de la double décennie 1980/1990. Son œuvre The More, The Better, articulée autour d’une mise en scène de 1 003 récepteurs de télévision (pour célébrer la date de la fondation de la Corée) et présentée lors des Jeux Olympiques de Séoul en 1988, incarne presque à elle seule cette forme d’aboutissement progressiste d’un monde technologique frétillant d’utopie et de force, mais où les considérations environnementales et démocratiques ultérieures – pour ne citer qu’elles – sont encore bien loin.

Le 1er janvier 1984, le plus américain des artistes coréens repousse une fois de plus les limites du possible en créant un dispositif live via satellite – la première installation satellite, donc ! – baptisé Good Morning Mr Orwell, entre New York, la Corée du Sud et Paris auquel participent des artistes comme John Cage, Allen Ginsberg ou Joseph Beuys. Ce jour-là, tous se félicitent que le Big Brother du 1984 de George Orwell ne se soit pas encore manifesté. Sans doute n’étaient-ils pas dupes, mais il aurait sans doute été intéressant de poser la question à Nam June Paik aujourd’hui.

À lire aussi
Vera Molnár, l’art comme programme
Vera Molnár © Galerie Oniris
Vera Molnár, l’art comme programme
Il y a dans la vie de Vera Molnár suffisamment de ruptures artistiques, de prises de position avant-gardistes, d’obstacles à surmonter et…
28 juillet 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
10 questions à Rebecca Allen, féministe pionnière du computer art
Rebecca Allen, dans les années 1980 ©Linda Law
10 questions à Rebecca Allen, féministe pionnière du computer art
Impliquée dans la création d’une carte interactive, ancêtre de Google Maps, productrice d’animés avant Pixar, inventrice de la première…
05 juillet 2023   •  
Écrit par Manon Schaefle
« Univers programmés » : l’art numérique dans tous ses éclats
Adrien M & Claire B, “Core”, 2020 ©Lionel Rault
« Univers programmés » : l’art numérique dans tous ses éclats
Première partie d’une double exposition autour de l’art numérique, “Univers programmés” frappe par la richesse de sa proposition et la…
13 mars 2025   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Explorez
On fait le point. Est-il possible de se priver des artistes pour produire des images ?
Extrait de l'émission “_Underscore” © Arte
On fait le point. Est-il possible de se priver des artistes pour produire des images ?
À l'ère de l'IA, cette question est désormais sur toutes les lèvres. Est-ce pour autant qu'il faut botter en touche chaque fois...
11 août 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Apple : ce que l'art informatique doit à la marque à la pomme
Debbie Harry et Andy Warhol testant un ordinateur Amiga © Lincoln Center
Apple : ce que l’art informatique doit à la marque à la pomme
Cinquante ans après sa création dans un garage de Los Altos, Apple pèse aujourd'hui près de 4 000 milliards de dollars. Mais au-delà des...
05 août 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
"New Humans: Memories of the Future" : l'exposition manifeste du New Museum
“Mechanical Kurds”, 2025 © Hito Steyerl/Andrew Kreps
« New Humans: Memories of the Future » : l’exposition manifeste du New Museum
De Taylor à Amazon, des automates aux robots, le New Museum, à New York, déplie un siècle et demi d’espoirs et de cauchemars mécaniques...
04 août 2026   •  
Écrit par Clément Thibault
"AD.VM.AV.IA" : dans les coulisses de l'installation de Vera Molnár et aurèce vettier
“AD.VM.AV.IA”, Vera Molnár et aurèce vettier, Le Transfo, Paris © Marc Domage
« AD.VM.AV.IA » : dans les coulisses de l’installation de Vera Molnár et aurèce vettier
À partir d'un détail géométrique d'une célèbre gravure d'Albrecht Dürer, Vera Molnár et aurèce vettier imaginent en 2023 une...
30 juillet 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Nos derniers articles
Voir tous les articles
On fait le point. Est-il possible de se priver des artistes pour produire des images ?
Extrait de l'émission “_Underscore” © Arte
On fait le point. Est-il possible de se priver des artistes pour produire des images ?
À l'ère de l'IA, cette question est désormais sur toutes les lèvres. Est-ce pour autant qu'il faut botter en touche chaque fois...
11 août 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Locarno Festival : l'IA est-elle l'avenir du cinéma d'auteur ?
“Homunculus” © Bonheur Suprême
Locarno Festival : l’IA est-elle l’avenir du cinéma d’auteur ?
Le cinéma d'auteur peut-il faire sien l'outil qui l'inquiète tant ? À Locarno, une rencontre organisée autour du Nouvelle Bug...
10 août 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Danceteria : quand le célèbre club new-yorkais se plaçait à l'avant-garde de l'art vidéo
Danceteria, 12 mai 1990, New York © Bill Tompkins/GI
Danceteria : quand le célèbre club new-yorkais se plaçait à l’avant-garde de l’art vidéo
Avant de donner son titre à un morceau du dernier album de Madonna, le Danceteria était un club de six étages où les New-Yorkais...
07 août 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nam June Paik, la révolution a bel et bien été télévisée
“Moon Is the Oldest TV”, Nam June Paik © Elliott Erwitt / Magnum
Nam June Paik, la révolution a bel et bien été télévisée
Figure séminale de l’art vidéo, Nam June Paik témoigne dans son travail de l’avènement progressif d’une image audiovisuelle devenue...
06 août 2026   •  
Écrit par Laurent Catala