Décédé ce lundi à l’âge de 96 ans, Frederick Wiseman a posé sa caméra sur tout ce que le monde anglo-saxon compte d’institutions, avec ce regard social, sincère et généreux qui caractérise ses films. En hommage au documentariste américain, souvenons-nous de l’un d’entre eux, National Gallery, pensé pour scruter la vie du musée londonien.
Cinéaste de renom, Frederick Wiseman s’est fait un nom dans les années 1970 grâce à une esthétique de l’épure, à un style dépouillé que l’on serait tenté de rapprocher de l’essai littéraire. Chez le documentariste américain, pas d’interview, ni même de bande-son, mais une image, brute, toujours mise au service d’une étude scrupuleuse du « vivre-ensemble ». Témoin privilégié de son époque, Wiseman filmait la vie des grandes institutions de notre monde, de l’Opéra de Paris aux hôpitaux, d’une prison psychiatrique du Massachusetts à la mairie de Boston. C’est donc tout naturellement qu’en 2014, il s’intéressait au fonctionnement de l’un des plus grands musées du monde dans un film de près de trois heures : la National Gallery, de Londres.
Une galerie vivante, une caméra discrète
Disponible depuis peu sur la plateforme Tënk, National Gallery n’est pas une simple visite guidée : c’est une immersion totale dans le vivant d’un lieu où l’art, les gens et les idées s’entrelacent. Pour le réalisateur, l’institution londonienne est loin d’être simplement un lieu pour regarder ; c’est un organisme en mouvement, tout en vie. D’où, sans doute, la volonté de Frederick Wiseman de filmer des commissaires préparant des expositions, des conservateurs polissant des chefs‑d’œuvre, des éducateurs guidant des groupes, des visiteurs absorbés ou distraits. À chaque scène, le réalisateur insuffle de la vie aux toiles immobiles, aux espaces de silence. La caméra s’oublie, le réel, lui, transparaît. C’est ça, la vie de la National Gallery.
Le musée devient alors le théâtre d’histoires multiples, entre des discussions autour du budget, des pratiques éducatives et de l’organisation des visites. Cette fois, ce sont les œuvres qui regardent le spectateur, le rencontrent, posent des questions. L’une d’entre elle sonne comme une évidence : qu’apprenons-nous de nous-même en regardant les murs d’un musée ? Il fallait bien tout le talent de Frederick Wiseman pour se risquer à formuler une réponse.