De Taylor à Amazon, des automates aux robots, le New Museum, à New York, déplie un siècle et demi d’espoirs et de cauchemars mécaniques dans une exposition d’une grande richesse. Entre prophétie et archéologie.
Cela faisait deux ans que le New Museum était fermé, le temps d’achever la construction de sa nouvelle aile signée OMA – Shohei Shigematsu & Rem Koolhaas, qui double la surface du bâtiment de SANAA sur le Bowery. L’exposition New Humans: Memories of the Future, conçue par Massimiliano Gioni avec Gary Carrion-Murayari, Vivian Crockett et Madeline Weisburg, conjugue ainsi un temps d’élaboration inhabituel à l’inauguration des nouveaux espaces.
Trois étages de galeries. Plus de 700 œuvres, documents et artefacts, pour quelque 200 artistes, écrivains, scientifiques, architectes et cinéastes. Avec, pour ligne curatoriale, une analogie entre les débuts du XXe et du XXIe siècles : deux époques aux inquiétudes partagées, voyant la nature de l’humain changer, celle des sociétés avec, les nouvelles technologies en arrière-plan. Parfois, l’exposition ajoute un troisième terme avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement visible dans la reconstitution en condensé de New Images of Man, l’exposition de Peter Selz au MoMA de 1959.

Réimaginer l’humain
Présentée jusqu’au 9 août, New Humans: Memories of the Future relève autant de la culture visuelle que de l’art. En témoigne l’impressionnant Hall of Robots, qui déroule sa moquette rose sous tous les humanoïdes de la salle, celle qu’Andro Wekua place habituellement sous sa sculpture. S’y côtoient des œuvres classiques, comme les assemblages de Rammellzee, les robots de Nam June Paik et Shigeko Kubota ; des artistes plus contemporains et en vue, comme Jordan Wolfson ou Precious Okoyomon ; mais aussi des sculptures scientifiques, comme le Glass Man de Franz Tschackert, ou tirées de la pop culture, comme l’animatronique d’E.T. ou un modèle du xénomorphe d’Alien.
« Cette salle renvoie à la formule de Čapek dans R.U.R. : rien n’est plus étrange à l’homme que sa propre image, explique Gary Carrion-Murayari, senior curator du New Museum. Elle résume l’exposition. Les artistes, et pas seulement, les écrivains, les scientifiques, les excentriques ne cesseront jamais de produire ces images de l’humain nouveau, ou qui ne viendront peut-être jamais. Et ça ne cessera jamais de nous fasciner. Quoi que nous changions au monde, notre imagination trouvera toujours de nouvelles directions que l’humanité pourrait emprunter. » Sans jamais perdre de vue les risques encourus par un tel projet, comme le souligne Hal Foster, invité à écrire dans le catalogue : « Réimaginer l’humain est toujours une entreprise dangereuse ». Impossible, à ce titre, de ne pas voir ici un lien direct entre les « ingénieurs de l’âme humaine » des débuts du soviétisme et certaines figures contemporaines : Elon Musk, Peter Thiel, Mark Zuckerberg…

Les nouvelles technologies, de nouveaux mythes ?
Le futur, la manière dont on l’appréhende et le représente, le vieux rêve de construire des machines intelligentes et notre rapport paradoxal à celles-ci, l’efficience et l’automatisation, les limites de l’humanisme occidental, de l’universalisme, de l’optimisme technologique : tels sont les différents fils rouges de l’exposition, qui touche au sublime au sein des quelques salles consacrées à la notion de travail. À l’image de Mechanical Ballets, une féconde mise en relation entre la standardisation et l’aliénation, la mise à l’échelle de l’humain, et aujourd’hui le seuil que nous traversons, d’une époque où les robots, les cyborgs, les agents et les modèles d’IA risquent de reconfigurer notre relation au travail.
La salle rapproche les principes du management scientifique de Taylor et les pratiques contemporaines d’Amazon, analysées à la fois par Simon Denny, qui a reconstitué la cage à travailleurs brevetée par l’entreprise de Jeff Bezos (tout de même abandonnée…), et par Jeremy Deller, qui fait un readymade d’un scanner Motorola utilisé pour traquer, analyser et optimiser les mouvements des employés de la firme américaine. Le tout mis en regard de la chronophotographie de Frank Gilbreth qui, dans les années 1910, analysait grâce à cette technique le mouvement des ouvriers pour l’optimiser. Quelques pas plus loin, comme une évidence, le Mechanical Kurds d’Hito Steyerl, vu au Jeu de Paume l’année dernière.
L’intérêt de l’exposition est de tirer des constantes dans les bouleversements technologiques et politiques de ces deux siècles. De ne pas traiter les nouvelles technologies sous l’angle du nouveau, mais du mythe, des permanences ou des survivances. Dans son essai, Massimiliano Gioni pose d’ailleurs une dialectique de l’exposition entre prophétie (la manière dont on présente, souvent triomphalement, le futur) et archéologie (la méthodologie déployée par l’exposition).

Une approche historique
Côté arts médiatiques, New Humans: Memories of the Future offre, dans une salle aux murs bleu électrique, une plongée savante dans la relation des artistes aux automates : des Oscillons pionniers de Ben Laposky, une sculpture du cybernète Nicolas Schöffer, la useless machine de Marvin Minsky et la Dreamachine de Brion Gysin ; les mécaniques d’Agnes Denes et les expérimentations d’écriture d’Alison Knowles, les visuels de Lillian Schwartz, le Computer Nude de Kenneth Knowlton et Leon Harmon du temps des Bell Labs, l’hypercube de Manfred Mohr, les expérimentations sur Amiga de Samia Halaby, ou encore celles de Vera Molnár, avec un superbe dessin au plotter.
Mais ce qui fait la qualité de cette salle, c’est la mise en regard de toutes ces œuvres avec des artistes outsiders, comme on les appelle aux États-Unis. Un superbe ACM, mais aussi les dessins sur papier de Jakob Mohr, victime de ce que le psychanalyste Viktor Tausk a appelé influencing machines en 1919, à propos des tourments et des manipulations dont ses patients se disaient victimes. « Cette salle touche à l’entrelacement d’émerveillement et de peur que nous éprouvons face à la technologie, dès l’origine, explique Gary Carrion-Murayari. Il y a quelque chose de non-rationnel, de presque magique, dans une œuvre d’ACM. Ça renvoie au caractère inachevé de notre relation aux technologies : les désirs que nous projetons sur elles, leur potentiel qui débordera toujours de loin ce que nous avions prédit au départ. »

Poser un regard sur un siècle de rêves et d’effrois
New Humans: Memories of the Future est maximaliste. On lui a d’ailleurs reproché ce trop-plein, ce côté fourre-tout. « Non, mais tu imagines ?, m’alpague un artiste à New York, avec qui je prenais un café. Si on passe une minute par œuvre, cela représente une visite de presque 12 h ! ». Pas faux. Réponse de Gary Carrion-Murayari : « C’est un peu notre marque de fabrique, ces expositions remplies à ras bord. Ça traduit notre enthousiasme, mais aussi la manière dont l’histoire, celle de l’art comme des humains, s’est ouverte à l’ère numérique. Plus rien n’est inconnu ni totalement déconnecté pour les artistes. Il y avait donc du sens à pousser les choses à l’extrême. » L’accrochage a effectivement quelque chose de l’allégorie. De la présence ad nauseam des images dans notre réalité, devenues flux, comme de l’impossibilité de saisir un présent trop complexe et interconnecté. Quelque chose des « hyperobjets » de Timothy Morton, cette réalité visqueuse des systèmes trop vastes pour que la pensée humaine puisse les embrasser, les saisir.
En 2012, Massimiliano Gioni (Associate Director and Director of Exhibitions) et Gary Carrion-Murayari (Curator) avaient déjà réalisé l’exposition Ghosts in the Machine. 70 artistes, « seulement », mais déjà un geste similaire : celui d’investir tout le bâtiment de SANAA pour dérouler un siècle de rêves et d’effrois suscités par la machine, des pionniers de l’art cinétique aux marginaux. Matrice dont New Humans est la reprise, élargie à l’ère de l’IA.
- Clément Thibault, directeur de la programmation artistique et de la recherche-création au Cube Garges et vient d’effectuer une résidence de deux mois à la Villa Albertine, en partenariat avec Fisheye immersive. Il y a mené une recherche de terrain sur les relations entre art et jeux vidéo, dont est issue une série d’articles publiés sur le site.