À Palo Alto, la fondation NODE a ouvert ses portes en janvier dernier avec l’ambition d’en finir avec le désert institutionnel qui entoure l’art numérique. Financée par un fonds de 25 millions de dollars et portée par des collectionneurs venus de la Silicon Valley, elle refuse l’ordre établi, jusqu’au mot « galerie ». Retour sur un projet qui pourrait bien faire bouger les lignes.
Sur University Avenue, à Palo Alto, les portes vitrées de NODE s’ouvrent sur un décor qui n’a rien du white cube traditionnel. Néons, écrans au dos exposé, câblage assumé plutôt que dissimulé… Pas de doute : nous sommes bel et bien dans un espace d’exposition d’un nouveau genre. Dans un coin, un nœud Ethereum pulse toutes les douze secondes, comme un métronome branché directement sur le réseau, rythmant la déambulation d’un visiteur médusé. La fondation, financée à hauteur de 25 millions de dollars par le couple d’investisseurs et collectionneurs Micky Malka (fondateur de Ribbit Capital) et Becky Kleiner, s’est installée à quelques encablures des campus de Meta, Google et Apple. Le symbole est assumé : si le modèle fonctionne ici, au cœur de la tech, il fonctionnera partout.

La technologie au service de la monstration muséale
Dirigée par Phil Mohun, NODE se définit comme un lieu « construit avec des artistes, par des artistes et pour des artistes » . Peut-être est ce pour cela qu’il semble refuser fermement les étiquettes trop rigides. Ici, on n’utilise pas les mots « galerie » ou « musée », le directeur parle plutôt d’une « architecture en réseau ». L’exposition inaugurale, 10,000, consacrée aux CryptoPunks de Larva Labs, dont la fondation a acquis les droits en 2025, illustre cette façon unique de montrer de l’art : en pensant l’espace comme un laboratoire pédagogique autant que comme un lieu d’exposition, où le code est célébré en tant que matière culturelle à part entière. « Nous voulons continuer à créer ces espaces physiques pour l’art numérique parce que c’est le meilleur moyen d’attirer l’attention des gens dans un monde de plus en plus saturé en ligne », résume Phil Mohun, dans un entretien accordé à Right Click Save.
Partant de ce principe, ont suivi une rétrospective de mi-carrière consacrée à Beeple, qui a à elle seule attiré plus de 45 000 visiteurs, puis l’exposition PXL, où l’artiste a transformé les murs de NODE en un écosystème de jetons collectionnables sur place. Plus de 70 000 visiteurs ont déjà franchi le seuil depuis l’ouverture. Un chiffre qui, pour une structure aussi jeune, a de quoi faire réfléchir les institutions plus anciennes. « [Avec toutes ces expositions], notre mission principale est devenue encore plus claire : présenter, éduquer et préserver les mouvements artistiques qui émergent de la culture Internet et des systèmes informatiques. Tout le reste – la technologie, l’architecture, la programmation – existe au service de cette mission », poursuit le directeur.

Un modèle difficilement déclinable ?
En affichant sa volonté de revisiter complètement la monstration muséale de l’art numérique, la fondation s’inscrit dans un mouvement plus large de reprise en main, par les créateurs eux-mêmes, de la curation et de la diffusion de leurs œuvres. Une tendance qui infuse tout l’écosystème de l’art numérique en 2026. Reste que ce modèle, aussi séduisant soit-il sur le papier, repose sur une manne financière considérable et des fondateurs directement issus de l’univers de la tech et de la crypto. Difficile d’ignorer que ce nouveau « réseau » se construit avec les capitaux mêmes qui ont façonné le marché des NFTs, volatilité comprise.
Alors, ce modèle quasi-utopique est-il reproductible ailleurs, sans un tel matelas financier ? La question reste ouverte. Mais en refusant le confort d’un white cube pour épouser au mieux la forme de son sujet, NODE trace au moins une piste sérieuse pour penser l’avenir des lieux consacrés à l’art numérique. Ce qui, en soi, constitue d’ores et déjà une prouesse.