Invité à prendre le contrôle du 74ème numéro de notre newsletter éditoriale, Obvious a souhaité raconter non seulement les coulisses de sa dernière création, menée avec les équipes de la BnF, mais aussi l’arrivée fracassante des agents IA dans le monde du code et la manière dont l’hybridation, à l’ère de l’intelligence artificielle, peut produire de nouvelles esthétiques ambigües. Autant de sujets que le collectif parisien aborde également dans l’interview ci-dessous. Avec quelques digressions.
Dans notre dernière newsletter éditoriale, dont vous assurez la rédaction en chef, vous dites que I am the order implicit, l’œuvre que vous présentez à l’occasion du Festival NOÛS, est née d’un doute. Est-ce ainsi que vous procédez à chaque fois, à partir d’une interrogation, d’un mystère à résoudre ?
Gauthier Vernier : L’idée n’est jamais de créer une énième copie, mais de proposer, via nos recherches, de nouvelles pistes à suivre. C’est vraiment dans cet état d’esprit que l’on aborde chacune de nos œuvres, qui dépendent toujours des aléas du calendrier. Au moment où nous avons rencontré les équipes de Fisheye et de la BnF, par exemple, on était déjà en train d’explorer ces questions autour d’un algorithme génératif capable de répondre aux proportions du nombre d’or. On cherchait un moyen de les partager, et il se trouve que ça cliquait particulièrement bien avec les collections de la BnF, qui débordent de documents relatifs au naturalisme, au temps biologique et à l’étude de ce fameux nombre d’or. Pouvoir se plonger dans de telles archives a été pour nous l’occasion d’aller au bout de nos recherches sur le sujet.
Hugo Caselles-Dupré : On a toujours plusieurs idées qui trainent dans nos cartons. En fonction des rencontres et des possibilités du moment, on va simplement piocher dedans. Comme le dit Gauthier, on avait envie d’explorer ces illustrations naturalistes et ces réflexions autour des proportions depuis un petit moment. Le Festival NOÛS est simplement arrivé au bon moment.


Est-ce que ce n’est pas ça, finalement, être artiste : attendre de rencontrer la bonne personne ou d’entamer la résidence adéquate pour aller au bout des différents projets que l’on a en tête ?
Hugo Caselles-Dupré : C’est sûr qu’on est toujours dépendant des contextes et des opportunités que l’on nous propose. Mais c’est aussi ça qui est intéressant, dans le sens où ça nous incite à penser des projets uniques à chaque fois.
Pierre Fautrel : L’idée, c’est vraiment de pouvoir varier les projets : d’avoir des œuvres qui nécessitent parfois trois années de travail et qui vont intégrer différentes collections, et d’autres plus légères, que l’on peut produire plus vite, dans une démarche beaucoup plus spontanée. On a besoin de cette variété, dans les formats comme dans les temporalités.


Quand on crée avec la technologie, il y a toutefois une double contrainte : le budget et le potentiel des machines utilisées…
Hugo Caselles-Dupré : L’une des grandes limitations n’est pas tant les outils que l’on utilise, dans le sens où on a la sensation de les maîtriser, mais plutôt les opportunités de monstration. Par exemple, on aimerait beaucoup avoir accès à des lieux comme Sphere, à Las Vegas, avec des écrans immenses. On a aujourd’hui des algorithmes suffisamment poussés pour adapter nos images à ce type de format et proposer des visuels assez fous. Malheureusement, ces lieux sont difficiles d’accès.
Pierre Fautrel : La possibilité d’explorer de grands formats, c’est d’ailleurs ce qui nous a séduit dans le cadre de ce festival à la BnF : pouvoir investir un couloir de cent mètres de long au sein duquel on peut penser une fresque immense, c’est une opportunité incroyable. C’est un format que l’on a malheureusement très peu de chances d’expérimenter au sein de l’espace public.
Hugo Caselles-Dupré : Quant au potentiel des technologies, j’ai plutôt tendance à penser que ces dernières créent une certaine forme d’égalité. Aujourd’hui, les algorithmes sont extrêmement accessibles et permettent à ceux qui ne savent pas peindre ou sculpter de devenir artiste et d’exprimer un message. Bien sûr, les nouveaux logiciels peuvent très vite ringardiser ton œuvre, ou diminuer sa qualité esthétique, mais notre job est justement de trouver des concepts intemporels, montrer ce qu’est notre époque et porter un message qui puisse survivre au moment où la technologie utilisée ne sera plus disponible.
« Créer des œuvres en grande dimension a quelque chose de grisant, parce qu’on sait que c’est encore le meilleur moyen d’avoir un vrai impact, de proposer une œuvre populaire et accessible. »
Est-ce à dire que vous souhaitez tendre vers des propositions artistiques plus grandes ?
Hugo Caselles-Dupré : C’est un aspect de notre travail que l’on développe beaucoup depuis un an et demi, notamment via notre laboratoire de recherche à la Sorbonne. On nous avait déjà proposé ce type de format par le passé, mais on ne pouvait pas y prétendre technologiquement parlant. Ça a créé un manque, une frustration. Depuis, on a envie d’y aller à fond.
Pierre Fautrel : Créer des œuvres en grande dimension a quelque chose de grisant, parce qu’on sait que c’est encore le meilleur moyen d’avoir un vrai impact, de proposer une œuvre populaire et accessible. Plus tu fais grand, plus tu touches potentiellement de gens, c’est aussi simple que ça !
Gauthier Vernier : Notre but n’est pas juste de parler à un cercle d’experts, c’est vraiment de toucher le plus grand nombre.
Hugo Caselles-Dupré : Ça me fait penser à cet épisode de Love, Death and Robots où un artiste fait une œuvre sur une autre planète. Ça m’a rendu fou ! J’y ai vu le futur !

Cette envie de créer des œuvres interactives, c’est donc autant une manière de briser le 4ème mur que de rendre vos propositions artistiques accessibles ?
Gauthier Vernier : Ce n’est peut-être pas aussi réfléchi, mais intuitivement, on a vraiment envie de rendre notre processus lisible. On sait que notre pratique n’est pas évidente au premier abord, on fait donc en sorte que le spectateur ait la sensation d’être au cœur de notre méthode de travail.
Pierre Fautrel : Tout le monde a déjà dessiné, c’est donc « facile » de comprendre la profondeur d’un dessin, le travail que ça nécessite, etc. À l’inverse, peu de personnes peuvent encore prétendre avoir expérimenter avec des algorithmes : notre intention est donc d’être transparent et de fournir des clés de compréhension, ne serait-ce que pour favoriser une certaine connexion émotionnelle avec nos œuvres.
Quitte à troubler le spectateur ? En termes de scénographie et d’esthétique, I am the order implicit est évidemment très soigné, mais on sent toutefois une volonté de laisser apparaître les bugs de l’IA… C’est le cas ?
Hugo Caselles-Dupré : On ne veut pas faire du photoréalisme. On a certes imaginé ce à quoi pourraient ressembler des plantes fictives, aptes à sauver le monde et à combler les ressources qui commencent à manquer, mais on est tout aussi curieux de provoquer des bugs, de faire disjoncter l’image de la façon qui nous semble la plus juste. Toutes les archives que l’on a pu consulter ne sont pas toutes hyper détaillées ; en cela, I am the order implicit est évidemment un clin d’œil à ces nombreuses ressources, parfois incomplètes ou inexactes.
« Exposer notre processus est une façon de montrer ce qu’on peut faire avec l’IA, de mettre l’accent sur la création de nos propres algorithmes, mais aussi de prolonger la philosophie du mouvement open source. »

La particularité d’Obvious, c’est d’être très présent dans les musées ou les médias. Sentez-vous encore une certaine forme de réticence envers l’art numérique ?
Hugo Caselles-Dupré : Elle n’a peut-être jamais été aussi manifeste qu’en ce moment. Avant, il y avait évidemment de l’incompréhension, mais on sentait une curiosité. Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’on est dans une époque où beaucoup de gens se disent : « Je ne comprends pas, donc je n’aime pas ! ».
Pierre Fautrel : C’est presque logique quand on sait que de plus en plus de gens utilisent l’IA. En 2018, on parlait déjà de cet outil, mais personne n’en faisait usage. Aujourd’hui, même ma mère utilise ChatGPT, donc elle a forcément un avis dessus. Cette démocratisation accentue la récurrence de tous ces discours assez hostiles.
Hugo Caselles-Dupré : À cause de la politique des grandes compagnies de la tech, ouvertement capitalistes, on voit aussi émerger des labels qui certifient que telle ou telle œuvre a été pensée sans IA, comme si cet outil était le diable incarné, comme si les œuvres générées étaient moins nobles que d’autres. Exposer notre processus, comme le disait Gauthier, est donc aussi une façon pour nous de montrer ce qu’on peut faire avec l’IA, de mettre l’accent sur la création de nos propres algorithmes, mais aussi de prolonger la philosophie du mouvement open source. On vient de là, d’une culture alternative, où le partage règne en maître, où la notion de copyright n’a pas lieu d’être. Surtout, on refuse d’être associés à des dérives capitalistes uniquement parce qu’on utilise l’IA. Tout n’est pas aussi binaire.
Au sein de votre pratique, il y a aussi cet ADN scientifique…
Gauthier Vernier : Hugo est chercheur et nous a transmis ce goût pour les recherches scientifiques. Des exemples aussi célèbres de Léonard De Vinci ont prouvé qu’il était possible de combiner l’art et les sciences ; aujourd’hui, on poursuit modestement la même idée. On sait très bien que peu de personnes vont aller lire un article scientifique ; l’art est donc pour nous une manière de rendre accessible nos recherches, de faire comprendre ce qu’on a voulu dire, de détailler les algorithmes utilisés, etc. Quant à nos recherches, on aime à penser qu’elles nous permettent de développer des projets que personne d’autre ne pourrait faire.


En parlant de projet unique, il y a notamment cette sculpture que vous êtes en train de réaliser pour un festival de cinéma. Y-a-t-il chez vous l’envie de garder un lien avec l’organique, le tangible ?
Gauthier Vernier : On aime trop le craft, les bricolages, la physicalité des œuvres pour créer tout le temps en pensant aux écrans.
Hugo Caselles-Dupré : Encore une fois, si on avait accès à des salles comme Sphère, ce serait très différent. À défaut, on se demande toujours si l’utilisation d’un écran a du sens, s’il n’est pas possible de faire autrement.
Pierre Fautrel : Nos solos shows illustrent bien cette volonté d’instaurer un dialogue, dans le sens où ces expositions sont systématiquement rythmées par des œuvres physiques et des installations vidéo. C’est une façon de questionner l’apport des écrans, mais aussi de ne pas se laisser contraindre par un format.
Anne Horel nous confiait dernièrement être en train de réfléchir à la réalisation d’un long-format grâce à l’IA. Est-ce quelque chose qui vous tente également ?
Pierre Fautrel : Avec Gauthier et Hugo, on utilise le format vidéo pour produire des visuels artistiques ; c’est un tout autre enjeu que de produire un court-métrage ou un film. On pourrait se former, bien sûr, mais ce n’est pas notre job. Beaucoup de gens ont beaucoup plus de talents que nous sur ce plan.
- Festival NOÛS, du 09.04 au 19.04, BnF, Paris.
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