À travers sa pratique pluridisciplinaire, Oli Sorenson s’inscrit dans le courant de l’art remix, empruntant à certaines œuvres et univers populaires leurs esthétiques. Un geste que l’on pourrait rapprocher du sampling, en musique, et qui permet au plasticien québécois de tendre vers un art engagé, concerné par les enjeux politiques et écologiques.
À chaque étape de ses projets, Oli Sorenson remet en question ce qu’il aime nommer la « mythologie de l’artiste créateur, qui produit à partir du néant ». Adepte de l’art remix, le plasticien montréalais réalise ses œuvres en empruntant à d’autres artistes leurs codes esthétiques, dont il reprend la forme et se réapproprie le langage. D’apparence simples, ses œuvres se révèlent toutefois bien plus complexes, et contiennent toutes un message en sous-texte, toujours imprégnés par l’actualité, souvent dans l’idée de dénoncer le capitalisme et la crise écologique.


La fin de l’artiste démiurge
À la fin de ses études au Canada, au croisement des années 1990-2000, Oli Sorenson se rend à Londres, et finit par s’y installer une dizaine d’années. Là-bas, il se lance dans le VJing et performe dans des lieux tels que le Ministry of Sound ou Fabric, deux des clubs les plus mythiques de la ville. Cette expérience marque profondément sa pratique plastique : « Un VJ, c’est comme un DJ qui mixe les disques d’autres musiciens, pas sa propre musique. J’ai voulu faire la même chose en arts visuels », explique-t-il.
À l’entendre, créer n’implique pas nécessairement d’agir tel un démiurge faisant émerger une œuvre de nulle part ; s’appuyer sur la citation et le détournement lui permet ainsi de s’inscrire dans le courant de l’art remix, comparable à une forme de recyclage ou de ready-made. Quitte à flirter avec le plagiat ? Oli Sorenson s’en défend : « Quand j’échantillonne un artiste, un vocabulaire visuel, ce qui est important pour moi, c’est d’exprimer un message qu’il [ou elle] n’a pas encore exploré ».
« Un VJ, c’est comme un DJ qui mixe les disques d’autres musiciens, pas sa propre musique. J’ai voulu faire la même chose en arts visuels. »
À travers ces « remix », l’artiste propose de détourner le propos premier de l’œuvre sur laquelle il s’appuie afin d’adresser avec originalité des enjeux présents. En atteste son exposition Accumulations, présentée en septembre à la Galerie Plateforme, à Paris, où il réactualisait des canons de l’histoire de l’art au profit d’un discours engagé. Accrochées tel un étalage de pochettes chez un disquaire, ses images au format carré, réalisées à partir de vinyle autocollant, n’avaient qu’un but : dénoncer la crise écologique et la surproduction en reprenant, entre autres, l’esthétique de Minecraft.
On y observait également des références à Peter Halley, à Agnès Martin ou encore à Philip Guston, Oli Sorenson refusant de hiérarchiser ses goûts, de créer une frontière trop marquée, trop épaisse, entre le monde du jeu vidéo et celui de la peinture. L’essentiel, on le comprend en discutant avec lui, est avant tout de pointer du doigt les quatre principales sphères d’activités impactant l’humanité et l’environnement : l’agriculture, l’industrie, la technologie et l’environnement bâti. Ainsi se réapproprie-t-il ces différentes esthétiques en les détournant au service d’un discours politique rendu non seulement accessible, mais également attractif par le biais de ce langage graphique coloré, capable de parler à tout un chacun.


Quand le fond s’accorde avec la forme
Animé par l’idée de rompre avec cette vision de l’artiste-démiurge, Oli Sorenson propose « un petit pied de nez à l’idée de talent ». Ses œuvres prônent la simplicité – et parfois même la rapidité. À la Galerie Plateforme, certaines ont par exemple été réalisées à partir d’images vectorielles générées sur Illustrator. Autrement dit, en un battement de cil. « Si quelqu’un vient me dire que son enfant de 12 ans est capable de le faire, je répondrais tant mieux. Parce que ça rend l’art accessible, pas simplement dans son message, mais également dans ses moyens », affirme le plasticien.
À ses yeux, la facilité de production que lui permet d’avoir la technologie n’est pas chose à condamner, bien au contraire. « Quand on cherche à transmettre un message urgent, on ne va pas mettre des années à réaliser l’image, mais le faire le plus rapidement possible », explique-t-il. Or dans ce contexte de convergence des crises – écologique, économique, géopolitique -, le caractère immédiat du processus de création répond à la situation.



Mais avant toute considération pragmatique, le moyen sélectionné par l’artiste doit selon lui faire écho au concept de l’œuvre. « Si je me lance dans une peinture, mais que ça n’aide pas l’idée, je vais choisir autre chose. […] Le moyen utilisé va informer, et sa façon d’informer doit avantager le concept ».
Cette logique s’applique chez Oli Sorenson jusqu’aux matériaux employés, comme en attestent ses images exposées lors d’Accumulations. Le choix du vinyle, matière non noble, lui permet de « se défaire d’un art trop précieux ». À l’avenir, il envisage même de coller l’image sur le mur, puis de la détruire lors du décrochage afin d’exposer par la suite le déchet qui en résulte. « Ce serait une manière de déjouer l’aspect marchant de l’art, et de produire quelque chose d’irrévérencieux ».
« Le moyen utilisé va informer, et sa façon d’informer doit avantager le concept. »
Au fur et à mesure de la discussion, on comprend à quel point Oli Sorenson pense à chaque élément, de la forme de l’œuvre à sa réception, en passant également par son lieu de diffusion. Ainsi envisage-t-il une extension immatérielle de sa prochaine exposition intitulée Métamonument, accueillie du 10 janvier au 7 février 2026 à la Galerie Elektra, à Montréal.
Verso de sa première exposition Métacrise, qui rend compte de l’intersection des cataclysmes actuels et exprime un message particulièrement pessimiste, cette nouvelle proposition défend au contraire une approche marquée par l’espoir, où se dessinent de possibles solutions. Parmi elles, ériger un monument sous forme numérique qui pérenniserait les constats exprimés au sein de Métacrise.
« Un monument, c’est souvent sur une place publique, ou un carrefour. Mais si Internet devient ce carrefour, qu’est-ce que ça change ?, interroge-t-il. Il devient plus central et omniprésent, il peut rassembler ce qu’on ne pourrait physiquement collectionner et renforce son aspect public en touchant un grand nombre de gens à travers le temps ». Rassembler, provoquer une prise de conscience et un élan collectif, telle semble être l’intention de l’artiste à travers ce projet.


Une simplicité complexe
Si Oli Sorenson privilégie l’immédiateté des moyens, il impose au sens et à la lisibilité de ses œuvres une dynamique inverse. « Dans le public, il y a parfois des enfants. Avec eux, on a souvent le jeu du ‘’qu’est-ce que c’est ?’’ : ils essaient de reconnaître les formes représentées », s’amuse l’artiste. Si certaines de ses images ont une lecture plus évidente que d’autres, comme celle du poulet sans tête tout juste sorti de l’abattoir, la plupart demande un certain effort d’attention. Il nous faut nous arrêter un instant, prendre le temps de bien observer avant de pouvoir distinguer la station-service, le Cybertruck ou la bouche d’aération.
La vigilance que développe le public au contact de ces œuvres lui confère un rôle actif, comme s’il construisait le sens en même temps qu’il le déchiffrait, quitte à imaginer parfois plusieurs significations. Le visiteur devient alors une sorte de collaborateur venant compléter le processus de création d’Oli Sorenson, caractérisé par la spontanéité et l’intuition.


C’est cette même agentivité du public que l’artiste souhaite motiver à travers la création de tensions, telle que celle produite entre l’anxiété du récit véhiculé à travers les images d’Accumulations et leurs couleurs vives, presque festives. « La contradiction étire le regard, le questionnement. L’accueillir, c’est complexifier l’œuvre. Ça oblige le regardeur à prendre plus de temps avant dire qu’il a compris. Ce n’est pas de la pub, ce n’est pas immédiat », affirme-il.
Comme pour illustrer ces propos, une œuvre textile – la seule de l’exposition –, installée sur un socle blanc dans un recoin de la galerie, défiait le spectateur de la déchiffrer. Accroché au mur, le tissu tombait sur le piédestal tel un drapé, ne laissant entrapercevoir que des bribes de l’image imprimée sur l’étoffe. « L’œuvre se referme sur elle-même. C’est comme une implosion. Une sorte de refus de représenter. Il y a une contradiction qui est acceptée, bienvenue et qui stimule le regard ». Emblématique de l’ensemble du travail d’Oli Sorenson, cette singulière proposition rejette l’évidence avec aplomb et propose à la place « une dialectique de la contradiction ».