Après New Space Exchange, une installation mettant en scène des acteurs de la finance, ou Slop Machine, réalisée en collaboration avec Albertine Meunier, Olivain Porry confirme avec Lies Language Models, récemment présentée à l‘Avant-Galerie Vossen, qu’il n’a pas son pareil pour réfléchir aux objets robotisés, selon une approche conceptuelle héritée de la culture cybernétique. Cela valait bien une petite discussion autour des IA, de leurs biais et de la nécessité de les détourner de leurs schémas préétablis.
Ta présence à l’Avant-Galerie Vossen dans le cadre de l’exposition Rectangle noir amène presque inévitablement à te poser cette question : qu’est-ce qui te plaît tant dans l’idée de connecter une forme géométrique presque ancestrale au monde numérique ?
Olivain Porry : Inconsciemment ou non, le rectangle noir évoque chez moi cette idée de boîte noire, tous ces programmes auxquels on n’a jamais accès, dont on ignore le mode de fonctionnement, dont on fantasme d’autant plus l’opacité depuis la popularisation des IA. J’y vois là un écho à différents symboles assez iconiques de l’histoire de l’art, aux recherches sur les formes géométriques fondamentales de Malevitch, etc. Pour le dire autrement, je suis simplement fasciné par la manière dont une simple forme géométrique peut être associée à tant de symboliques différentes.

L’œuvre que tu présentais, Lies Language Models, a pour particularité de s’intéresser au langage à l’ère de l’IA. Dirais-tu que nous sommes à un tournant historique d’un point de vue linguistique ?
Olivain Porry : J’irais même plus loin en disant que nous sommes probablement aux prémices d’un tournant appelé à devenir le plus important que nous ayons connu. Pourquoi ? Parce qu’on est enfin arrivé à une époque où l’on parle aux machines et où on les laisse nous parler. Obsédée par cette nouvelle dynamique, j’ai voulu savoir ce que ça pouvait changer en termes d’écriture, dans le sens où on ne parle pas aux IA de la même manière qu’à d’autres êtres humains. D’où Lies Language Models, une installation composée de cinq IA qui observent ce qui se trouve devant elles et en produisent des descriptions mensongères, étranges, instables.
Il faudra attendre la Biennale Chroniques pour voir l’œuvre dans son intégralité – à l’Avant-Galerie Vossen, je ne montre qu’un écran sur cinq -, mais l’intention est la même : à travers cette installation, je veux voir comment les machines se mentent à elles-mêmes, aux autres, ce qui se passe quand elles se mettent à croire aux fake news des autres machines, ce que ça provoque au niveau du langage. L’idée, bien sûr, est de comprendre notre rapport à la vérité et aux récits artificiels, mais aussi de changer la façon dont ces machines voient afin de bouleverser leur vision du monde plutôt que de changer la façon dont elles parlent.
Au fond, ton travail redonne au mot une place centrale…
Olivain Porry : Des IA comme ChatGPT impliquent une telle démarche ! Je vois en elles les modalités d’une nouvelle forme d’écriture créative ; une écriture qui ne s’adresse plus uniquement à des humains, mais aussi à des machines. Quitte, comme je le disais, à uniformiser de nouvelles formes de langage, à produire continuellement les mêmes phrases et à faire émerger du faux. Heureusement, les IA ne sont pas omniscientes ; libre à nous de les détourner !

Ces dernières années, on voit beaucoup d’artistes approcher l’IA avec l’intention d’« interroger notre époque », une expression qui relève presque du lieu commun désormais. En t’intéressant à la façon dont elle parle, as-tu la sensation de pouvoir avancer quelques réponses ?
Olivain Porry : À vrai dire, je ne sais même pas si j’en cherche une… Probablement que l’IA bouleverse notre conception du monde, mais mon intention est avant tout de la faire disjoncter, de l’amener à se tromper, en aucun cas de m’y référer dans l’espoir de trouver des réponses. C’était déjà le cas en 2016 avec Apophénie, une sculpture qui prenait la forme d’un miroir connecté chargé d’analyser, grâce à un algorithme de reconnaissance faciale, les visages que lui transmettait le service de rencontre qu’est Tinder.
L’idée ? Évaluer le degré de ressemblance entre chacun des visages proposés et celui d’une personne particulière : celui de la peintre Victorine Meurent, célèbre pour avoir été le modèle de Manet, notamment dans Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe. Encore une fois, l’idée de l’œuvre était de voir l’IA se tromper, de mettre l’accent sur ces moments où elle voit des visages là où il n’y en a pas. J’aime l’idée que les intelligences artificielles forcent aujourd’hui quiconque à se positionner, à raconter une anecdote plus ou moins flatteuse à leur sujet, mais je pense que je suis surtout intéressé par leurs failles.
- Cette interview est extraite de notre newsletter éditoriale #80.