Oliver Beer, l’artiste qui murmure à l’oreille des espaces immersifs

Oliver Beer, l’artiste qui murmure à l’oreille des espaces immersifs
© Oliver Beer

Il réveille et révèle des chants enfouis dans les grottes du Paléolithique et utilise les ondes sonores comme des pinceaux. Artiste plasticien, musicien et réalisateur vidéo, Oliver Beer se joue de la résonance. Mieux, il la sublime dans des espaces immersifs ou la rend visible en deux dimensions sur des toiles qu’il expose de Shanghai à Paris, de New York à Hyères. Rencontre.

Rendre visible l’invisible : telle est en partie la démarche d’Oliver Beer, né en 1985 à Kent, au Royaume-Uni. En 2016, déjà, lors de la Nuit Blanche à Paris, il donnait à voir, à travers son installation Live Stream, un monde si proche et pourtant si lointain : celui des fonds de la Seine. Pour cela, il diffusait depuis le Pont des Arts des sons du trafic fluvial, des échos de voix, du courant captés au sein même du fleuve, lui-même éclairé à l’aide de multiples projecteurs. Ainsi, il révélait aux yeux et oreilles de tous un univers méconnu et pourtant propice à l’éveil des consciences. Dans cette même démarche, il n’a cessé de révéler des espaces grâce au son, en s’attachant parfois à rendre ce dernier visible. Il nous explique.

La nuit, le Pont des Arcs, à Paris, éclairé par différents projecteurs placés dans l'eau.
Live Stream, Nuit Blanche, Paris, 2016 © Oliver Beer/Martin Argyroglo

Votre travail d’art plastique repose essentiellement sur le son, qu’il s’agisse de celui qui nous entoure ou de celui que vous produisez vous-même. Comment avez-vous développé une telle sensibilité au son ?

Oliver Beer : L’homme est beaucoup plus sensible au son qu’on ne l’imagine. Enfant, je me suis aperçu que j’y étais particulièrement réceptif, ainsi qu’aux harmonies. Très vite, je percevais les résonances qui se produisaient dans une pièce ou dans un récipient. Mais nous avons tous cette capacité. Nous n’avons simplement pas été éduqués à y prêter attention. Ensuite, assez naturellement, j’ai entrepris des études d’art, de composition et de cinéma, convaincu que ces disciplines étaient indissociables.

Vue d'exposition dans un hangar représentant différentes œuvres immersives d'une grotte paléolithique.
Vue de l’exposition Resonance Project: The Cave, Lyon Biennale, 2024 © Oliver Beer/Jair Lanes

Vos projets artistiques, comme Resonance Project: The Cave, présenté à la 17e Biennale d’art contemporain de Lyon, créent justement des ponts entre l’image et le son d’un espace et vice-versa.

Oliver Beer : Le lien entre les arts visuels et le son est naturel. C’est la séparation qui est artificielle. Enfant, je faisais soit de la musique, soit du dessin. On nous apprenait à dissocier les deux. C’est ainsi que l’on nous éduque. Il y a quelque temps, je suis allé tourner un film dans les grottes de Font-de-Gaume, en Dordogne, qui datent du Paléolithique. À cette occasion, j’ai expérimenté leur acoustique, comme je le fais dans des espaces vides depuis que je suis petit. Je chante très doucement les notes d’une gamme, j’écoute les résonances et je perçois quelle note ou quelle fréquence est propre à l’espace.

En chantant précisément la bonne note, l’espace finit par vous la renvoyer vingt fois plus fort. C’est magique, presque du chamanisme. C’est très étonnant d’entendre sa propre voix continuer à s’épanouir au-delà de son corps. Les archéologues qui m’accompagnaient étaient vraiment impressionnés. En faisant cela, j’ai découvert un lien entre l’emplacement des peintures rupestres et celui des points de résonance, où l’activité humaine était vraisemblablement plus dense. Peut-être que les hommes qui vivaient là il y a 19 000 ans chantaient ici-même. C’est devenu un véritable sujet de recherche scientifique.

Dans une grotte face à des peintures rupestres, un homme tend un micro à un autre.
Rufus Wainwright et Oliver Beer durant le shooting de Resonance Project: The Cave, 2024 © Oliver Beer

Pour composer le son de ce projet immersif, vous avez beaucoup misé sur les voix. Vous avez notamment composé un casting hors pair, rassemblant huit artistes internationaux comme Rufus Wainwright, Woodkid, eee gee ou Mélissa Laveaux. Pourquoi avoir choisi des artistes de renom, et de quelle manière les avez-vous sollicités ?

Oliver Beer : Pour ce projet d’opéra vidéo, j’ai créé un parcours immersif constitué de huit écrans et de sons issus des voix de huit artistes venus du monde entier : Rufus Wainwright, Woodkid, eee gee, Mélissa Laveaux, Hamed Sinno, Jean-Christophe Brizard, Mo’Ju et Michiko Takahashi. Je les ai emmenés un par un dans les grottes de Dordogne pour enregistrer leurs voix en résonance avec cet espace, et j’ai composé une musique à partir de ces enregistrements. Ce lieu se trouve en France, mais il fait partie du patrimoine mondial de l’humanité. Il fallait donc que le casting soit international : de l’Europe au Moyen-Orient, en passant par l’Amérique, l’Australie et le Japon. Naturellement, ces voix auraient pu produire une cacophonie, mais je les ai harmonisées avec cohérence, comme si elles s’écoutaient entre elles. J’ai fait de cet endroit un point de rencontre, d’écoute et d’unification.

OliverBeer
« La musique est par nature immersive. On baigne dans ses vibrations.  »

Vous travaillez l’immersion dans des espaces généralement extérieurs, mais aussi intérieurs à l’homme, comme dans le projet Composition for Mouths.

Oliver Beer : Les expositions qui me touchent le plus sont souvent immersives. Ça peut être un ensemble de toiles de Rothko qui, par leur agencement, devient une sorte d’environnement particulier. La musique, elle, est par nature immersive. On baigne dans ses vibrations. L’immersion nous oblige aussi à nous couper du monde extérieur pour entrer pleinement dans l’œuvre. En écho à tout cela, j’ai imaginé Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me) I & II pour la 21e Biennale de Sydney, en 2018. Il s’agit de vidéos dans lesquelles deux artistes à l’Opéra de Sydney chantent les lèvres scellées l’une à l’autre. Leurs chants, que j’ai composés à partir de leur ADN musical – c’est-à-dire leurs souvenirs musicaux d’enfance -, fusionnent dans cet espace buccal intime, chargé d’harmonies, de rythmes et de frictions.

En gros plans, deux femmes s'embrassent.
Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me) II, 2018 © OliverBeer

Dans Resonance Project: The Cave, et déjà auparavant dans Resonance Paintings – Nymphéas, présenté au Hangar 107 à Rouen dans le cadre de Normandie Impressionniste 2024, vous faites le chemin inverse. Vous reproduisiez sur la toile en 2D, à l’aide de pigments, un environnement sonore immersif en 3D. Qu’avez-vous voulu montrer par cette démarche ?

Oliver Beer : Le son est difficile à visualiser. Depuis très longtemps, je le travaille comme une matière, ne serait-ce que pour exprimer à quel point il y a de la géométrie dans la musique. En 2008-2009, alors que j’étais encore étudiant, je faisais mes premiers essais avec de la farine déposée sur une peau de tambour qui vibrait grâce au son. Il y a cinq ans, j’ai poursuivi avec des pigments. J’ai placé des enceintes sous une toile sur laquelle je disposais des pigments, généralement légers et naturels. Je les faisais vibrer grâce à des sons produit par les enceintes. Chaque forme correspond à une note : un grave en produit une grande, tandis qu’un aigu engendre une petite. Tout est contrôlé. Je me sers finalement de l’onde comme d’un pinceau.

OliverBeer
« Pour une toile, je peux utiliser plusieurs harmonies, parfois plus de soixante, et de manière extrêmement précise.  »

J’ai utilisé ce procédé pour revisiter les Nymphéas de Monet, qui sont eux-mêmes profondément immersifs. J’étais évidemment très intimidé à l’idée de le faire, puis je me suis dit que Monet avait mis trente ans à peindre les ondes à la surface de son étang, et que le fait de peindre avec ces mêmes ondes l’aurait certainement beaucoup amusé… ou horripilé [rires]. Pour ces toiles, j’ai donc travaillé à partir de sons captés dans les bassins de Giverny, à proximité de sa maison. D’ailleurs, je n’en suis qu’au début. Comme lui, je compte expérimenter pendant les trente années à venir. Je vais prochainement exposer mes trois dernières toiles de cette série à Shanghai.

Dans une galerie, trois grandes toiles impressionnistes sont accrochées au mur.
Vue de l’exposition Resonance Paintings – Nymphéas, Normandie Impressionniste, 2024 © Oliver Beer/Juan Cruz Ibañez

Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce travail est à la fois extrêmement précis et physique.

Oliver Beer : Tout à fait ! Je travaille dans mon atelier à Londres, situé à Waterloo Station, sous une arche, en dessous du passage d’un train et à côté d’une route. Le quartier étant très bruyant, je peux moi-même faire tout le vacarme que je veux. Pour une toile, je peux utiliser plusieurs harmonies, parfois plus de soixante, et de manière extrêmement précise. Je sais désormais quelle note va produire telle forme. Je travaille note par note. Pour moi, c’est devenu très naturel de peindre ainsi. Je pensais même qu’un autre artiste l’aurait fait avant moi, comme Yves Klein dans les années 1950… mais non !

  • Vertigo, jusqu’au 02.11, Fondation Carmignac, Hyères.
  • The Life of Things, jusqu’au 02.11, Voorlinden Museum, Wassenaar, Pays-Bas.
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