Véritable bande-son algorithmique, le dispositif On Air transforme les voix des spectateurs en ballet audio-lumineux à travers un parcours chaotique de sculptures cinétiques, combinant miroirs, ballon en latex et cor français ! Un procédé ludique et ingénieux qui mérite bien un décryptage pratique.
En pénétrant l’espace sombre mais respirant du dispositif On Air, présenté dans la cadre de la Biennale Némo 2025 au CENTQUATRE de Paris, on a presque immédiatement le souffle coupé. Un étrange dispositif aux contours alchimiques se déploie devant le spectateur, mêlant un curieux cor français, presque difforme avec ses multiples pavillons tentaculaires, posé sur son socle et surmonté d’un ballon en latex. Face aux grands pavillons de l’instrument, une membrane, un générateur LED et un iris de caméra semblent monter la garde.
En réalité, ces différents éléments jouent les récepteurs et les transformateurs lumineux du son émis via l’instrument. Car, dès qu’un spectateur prononce un mot, une phrase, un cri directement dans les deux embouchures du cor, un étrange manège opère dans l’alambic musical. La voix semble se fragmenter, se recombiner, se moduler en temps réel, visiblement contenue dans le ballon, avant d’être expulsée vers la sortie et transformée en lumière via le récepteur.
Dans le prolongement, une succession de miroirs en verre et de lentilles en plastique prennent alors le relais. Montés sur leurs pieds, comme un orchestre de haut-parleurs subitement dotés d’un pouvoir lumineux, ces agents traversants et réfléchissants créent une sorte de parcours labyrinthique où la lumière et le son se diffusent et rebondissent dans une parade bigarrée qui remplit l’espace, prenant la forme d’une composition sonore d’une durée d’environ cinq minutes.

Le parcours incandescent de la voix
Créé par les artistes et designers canadiens Peter van Haaften, Michael Montanaro, et Garnet Willis, On Air a déjà connu un parcours d’exposition conséquent, en particulier à Montréal d’où émane le collectif. Une maturation fortement teintée de connexions art/science qui s’est d’ailleurs retrouvée lors de leur première européenne à Ars Electronica en 2025 – où l’œuvre a été primée – et qui induit d’aller chercher un peu plus dans le détail ses tenants et ses aboutissants.
« On Air consiste en un large dispositif de sculptures cinétiques interconnectées qui s’assemblent pour collecter les voix des spectateurs et les transformer en lumière, explique Peter van Haaften. Le ballon en latex sert à emmagasiner ces voix. Au fur et à mesure que les spectateurs parlent dans les deux embouchures, le ballon gonfle et conduit les mots à se télescoper à l’intérieur, créant ainsi de véritables arrangements phonétiques : c’est un peu comme si le ballon auto-générait des bulles de poésie« .
Au-delà de cette description, le dispositif On Air recèle bien entendu toute une composante organique et technique de câbles, de circuits, de capteurs, de compresseurs qui aident à diriger les flux sonores, et d’enceintes, qui conduisent à l’arrivée cette véritable « bande-son algorithmique », comme la décrivent les trois artistes associés.

Un instrumentarium aux qualités esthétiques
Les sculptures cinétiques interconnectées qui constituent On Air sont en effet de différentes natures, mais toujours guidées par des considérations esthétiques. « La « sculpture de cor » consiste en deux embouchures de cor en entrée, un grand ballon et cinq pavillons de cor en sortie, poursuit Peter van Haaften. Ces cors proviennent de vieux camions de pompier de la ville de Trois-Rivières au Québec. C’est la qualité visuelle de leur facture qui nous a incités à les choisir. À l’intérieur de la sculpture, se trouvent un ordinateur, six compresseurs, une pompe à air et pas mal d’électroniques. Nous avons aussi disposé des petits microphones dans les tubes en acier de l’instrument et deux enceintes dans le ballon. »
La « sculpture » suivante agit comme un « sound to light modulator », un modulateur transformant le son en image. « Le premier élément consiste en une membrane constituée d’une pièce de latex qui recouvre un haut-parleur de caisson basse, et sur laquelle les oscillations de fréquence propulsées des pavillons de l’instrument fixent une sorte d’image sur la surface. Le générateur LED ultra-brillant et l’iris de la caméra complètent cette partie du dispositif à l’arrière, avec l’aide d’un ordinateur intégré, et finalisent la transformation de l’image en lumière ».

Une fois la lumière conçue, son parcours se poursuit à travers 12 lentilles et cinq instruments-miroirs en verre. « Les parties en verre sont tirées de vielles lampes de théâtre Leko et nous utilisons les lentilles en plastique car elles disposent d’un très long point de focale. Cela permet de sculpter le faisceau lumineux via un cône pour rendre sa réflexion plus facile par les cinq miroirs en verre. » Chacun des cinq miroirs est augmenté de réflecteurs paraboliques, de petites enceintes à l’arrière et de capteurs de lumière qui font de chacun de ces éléments de véritables éléments de performance et de spatialisation des voix initiales. Quant à la nature des composants électronique, celle-ci révèle une démarche de design très Do It Yourself, mais aussi très collective. « Il était essentiel pour nous de passer par cette étape de design customisé car il fallait que chacun des éléments, chacune de ces sculptures, se combinent bien, tant sur le plan visuel que sonique », résume Peter van Haaften.

Une scénographie live envoûtante
Répartie sur une surface de 90m2, l’installation On Air a par ailleurs tous les attributs d’une performance live, nourrie d’une expérience interactive puisque le spectateur doit « agir » en parlant dans le dispositif pour qu’il fonctionne, mais aussi dotée d’une visualisation d’« illusions interconnectées » que ses trois concepteurs ont choisi de concevoir comme une expérience globale. « Le design visuel de la « sculpture de cor » et du « sound to light modulator » proviennent d’un croquis réalisé en 2018 par Michael, précise Peter Van Haaften. C’est à partir de là que toute la scénographie est née. Nous avons construit les différentes éléments comme une série de prototypes qui ont progressivement pris leurs formes actuelles. »
La création de la scénographie complète d’On Air a malgré tout nécessité un long processus. « Il a fallu construire ces instruments-sculptures cinétiques, créer rapidement des compositions sonores numériques, puis tester le tout dans des configurations de mise en scène avec participation humaine pour la voix. À partir de là, on a pu étudier la force de chaque instrument et les principes de combinaison qui les reliaient, en modifiant ou complétant ce qui était nécessaire. » Le format théâtralisé de l’installation s’est enfin appuyé sur la nature très transformiste du matériau sonore pour aller encore plus loin dans son approche curieuse et ludique. « En plaçant la voix des visiteurs au centre du dispositif, nous trouvions une opportunité d’attirer le public à l’intérieur du dispositif pour qu’il soit plus un participant qu’un simple observateur. »

L’interaction et sa métamorphose au cœur du dispositif
Les principes d’interaction d’On Air ont été réalisés par Michael Montanaro et Peter van Haaften, en profitant notamment de la longue expérience du premier dans les domaines de la danse contemporaine et du théâtre interactif, et du second dans les installations et performances sonores interactives, usant notamment de la recherche en analyse gestuelle. Reste que l’interaction déployée par On Air procède procède le plus souvent d’un modèle d’interaction imparfait. Perturbée plastiquement, déconnectée dans le temps et la transformation, la voix ainsi mise en lumière échappe progressivement à sa nature humaine par ses modulations et par le sens de mots qui se métamorphosent dans des expressions devenant de plus en plus fantomatiques.
« Nous n’avions pas forcément cette intention au départ, mais au cours de la longue période de création de l’installation, ces principes de déformation et de déconnexion temporelle se sont développés presque organiquement, nuance Peter van Haaften. Au départ, On Air consistait juste en la « sculpture de cor », il n’y avait que la voix comme élément d’interaction. Mais au fur et à mesure que nous ajoutions de nouveaux éléments et de nouvelles idées, ce principe complexe d’interaction et de modifications s’est structuré. Ce sont aussi tous ces ajouts (ballon, membranes, lentilles plastiques, miroirs en verre) qui expliquent que nous sommes arrivés au final à un parcours de cinq minutes de long environ, entre le moment où la voix entre dans le ballon et celle où le dernier cliquetis de l’iris des caméras résorbe le faisceau lumineux. » Un parcours d’une rare beauté, où le son et la lumière orchestrent un flux aussi chaotique qu’hypnotique.