À Venise, le Palazzo Diedo vient d’ouvrir Strange Rules, une exposition entièrement dédiée à l’art protocolaire. L’occasion de revenir sur ce courant né dans les années 1960. Et qui, à l’heure de l’intelligence artificielle, n’a jamais semblé aussi actuel.
Le Palazzo Diedo, vitrine vénitienne de Berggruen Arts & Culture, se transforme en espace d’expérimentation à grande échelle pour accueillir Strange Rules, une exposition collective ambitieuse réunissant plus de trente artistes autour d’un fil directeur : l’art protocolaire. Co-commissionné par Hans Ulrich Obrist et le duo Mat Dryhurst & Holly Herndon, l’événement s’ouvre en parallèle de la 61ème Biennale de Venise et revendique d’être le premier évènement en Italie à développer une réflexion curatoriale et théorique sur cette pratique. Une première publication de référence sur le sujet est d’ailleurs en préparation. Mais, de quoi parle-t-on, exactement ?

L’œuvre comme partition
L’art protocolaire désigne une pratique où l’œuvre n’est pas considérée comme un objet fini, mais comme le résultat d’un ensemble d’instructions, qu’elles soient écrites, dessinées, encodées, ou même orale ; des injonctions que l’artiste accepte comme cadre de création. C’est le protocole qui fait l’art, pas la main qui l’exécute. En d’autres termes, l’artiste agit comme un compositeur derrière son piano qui écrit la partition pour que d’autres la jouent. Et chaque fois, différemment.
Les racines du mouvement remontent à Marcel Duchamp. Lequel, en 1919, alors en plein séjour en Argentine, envoie à sa sœur Suzanne une lettre contenant les instructions pour réaliser Ready made malheureux. Elle doit ainsi accrocher un livre de géométrie sur un balcon, puis l’abandonner aux caprices du temps. L’œuvre est là, dans la délégation elle-même, dans cette part d’incomplétude assumée. Quelques années plus tard, le Hongrois László Moholy-Nagy pousse l’idée encore plus loin : en 1922, il commande des peintures par téléphone à un fabricant d’enseignes, transmettant ses consignes via un nuancier et du papier millimétré. Subjectivité, zéro. Reproductibilité, maximale.

Le concept au centre de tout
Sol LeWitt, lui, cristallise le geste protocolaire en doctrine. Dans ses Sentences on Conceptual Art (1968), il formule ce qui deviendra une maxime : « L’idée devient la machine qui fait l’art. » Ses Wall Drawings, des dessins muraux réalisés par des équipes d’assistants à partir de diagrammes précis, ne sont jamais identiques à eux-mêmes : chaque espace d’accueil infléchit leur forme. L’œuvre est foncièrement contextuelle. Elle se réactive, encore et encore, sans jamais vraiment se répéter. Yoko Ono, elle, fait de l’instruction une œuvre à part entière. La preuve, avec son livre Grapefruit (1964), qui rassemble plus de 150 consignes poétiques, et donc autant d’invitations à imaginer, percevoir, agir.

Une nouvelle ère
Pour, Lawrence Weiner la simple description suffit à faire exister une oeuvre, cette dernière n’ayant finalement aucune raison d’être matérialisée. On touche ici au vertige fondateur de l’art conceptuel : oui, une idée peut être une œuvre. Peut-elle, dès lors, être une règle ? Ou même un algorithme ? C’est précisément la question que posent les artistes figurant au casting de Strange Rules (Philippe Parreno, Joshua Citarella, Ayoung Kim, Avery Singer, Simon Denny, etc.) : à l’ère de l’IA et des systèmes algorithmiques, les protocoles invisibles qui régissent la production culturelle (plateformes, modèles génératifs, infrastructures numériques) sont-ils devenus les nouvelles partitions de l’art ? « Le protocole n’est pas le sujet de l’art : il est l’art », affirment les commissaires. Une définition qui, en quelques mots, boucle plus d’un siècle d’histoire. Et ouvre un nouveau chapitre.
- Strange Rules, jusqu’au 22.11, Palazzo Diedo – Berggruen Arts & Culture, Venise.