On fait le point. Y’a-t-il de la beauté sous les algorithmes ?

09 mai 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
On fait le point. Y'a-t-il de la beauté sous les algorithmes ?
“Sans Titre”, 2020 ©Salomé Chatriot

Dans son ouvrage La beauté sous algorithmes. Quand la machine bouscule nos codes culturels, Hugues Dufour interroge notre perception de la beauté à l’ère de l’IA. Celle-ci peut-elle être autre chose qu’artificielle ?

Quand l’esthétique se fraye un chemin dans les circuits imprimés, que reste-t-il de notre regard, habitué à une définition bien consensuelle de la beauté ? Une silhouette floue, un œil saturé d’images générées, ou, au contraire, la promesse nouvelle définition ? À cette question, l’essayiste Hugues Dufour propose des éléments de réponses, interrogeant, à hauteur humaine, les prétentions artistiques des intelligences artificielles via son livre La beauté sous algorithmes. Quand la machine bouscule nos codes culturels

A priori anodine, la question se révèle malgré tout essentielle : les algorithmes sont-ils capables de créer de la beauté ? Ce qui dérange lorsque l’on associe IA et beau, ce n’est pas tant que cette dernière produise des images – elle le fait, et bien – mais qu’elle le fasse sans histoire, sans faille, sans corps. Froidement, sans émotion. La beauté, ici, semble surgir ex nihilo, comme un artefact de laboratoire. Hugues Dufour le souligne : « L’intelligence artificielle n’a pas d’intention, elle ne sait pas pourquoi elle fait ce qu’elle fait. Elle génère, sans désir. » Et pourtant, certaines œuvres réussissent à nous toucher, dans notre humanité la plus profonde. Pourquoi ?

Beauté froide

La réponse est peut-être moins dans le code que dans notre regard. Si une image nous plaît, est-elle belle pour autant ? L’écrivain mobilise Kant, comme une évidence, et rappelle que le beau est ce qui plaît universellement, sans concept. Or l’algorithme, nourri par des milliards d’images, sait parfaitement ce qui plaît : il l’anticipe même. La beauté devient donc un produit de prédiction. L’émotion esthétique, un écho calculé. « Le beau devient normé, standardisé, lissé », avertit l’auteur. Oui : cette universalité algorithmique inquiète, la peur de voir l’émotion s’effacer au profit de l’effet effraie les artistes aussi bien que les esthètes. D’ailleurs, quelle place l’artiste tient-il dans cette machine à faire du beau ? Dufour nous rappelle l’affaire du concours de la Colorado State Fair, lorsqu’une œuvre générée par Midjourney a remporté un prix sans que la mention IA ne soit faite et que le jury soit au courant. « Il y a un désenchantement dans cette beauté froide, calculée. Elle nous dépossède de l’accident, du raté, de ce qui fait œuvre », analyse l’essayiste. 

Si l’angoisse s’empare de nous, l’ouvrage lui, n’encourage pas la paranoïa. Il appelle à l’esprit critique, non au rejet. L’IA, rappelle Hugues Dufour, est un miroir. Elle révèle ce que nous voulons voir et reproduit nos biais, nos clichés, nos goûts. Il ne s’agit pas de refuser la machine, mais d’en réorienter l’usage. De retrouver une manière d’être aux images. D’habiter autrement l’espace de la création. De faire que le dialogue humain-machine soit une friction, non une substitution. « Le problème n’est pas la technologie, mais notre passivité face à elle », conclut l’auteur. D’où l’idée de retrouver, dans l’erreur peut-être, l’émotion de la beauté.

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