Du 10 au 14 septembre, la 5e édition du festival romain a fait la part belle à des courts et des moyens métrages traversés par l’irruption de la violence. Celle qui caractérise l’époque, celle qu’il s’agit de ne plus ignorer.
Les douze réalisateurs et réalisatrices en compétition lors de cette 5ème édition du Festival de Film de la Villa Médicis, à Rome, ont probablement lu assez de romans pour le savoir : les meilleurs des récits sont ceux qui ne se dévoilent pas entièrement, ceux qui soulèvent plusieurs questions derrière leur intrigue principale, ceux qui lancent des pistes sans chercher à tout résoudre, tout dévoiler. Le court et le moyen métrage permettent cela : l’invention de nouvelles formes. Ce qui, à en croire Caroline Poggi, implique inévitablement un sous-texte, sinon existentiel, du moins politique : « Chercher des formes, c’est chercher à s’exprimer, ne pas rester mutique ».

Mondes nouveaux
Avec Jonathan Vinel, son compagnon et fidèle partenaire de jeu, la Française est venue présenter Comment ça va ?, un film écrit en période confinée, Covid oblige, et réalisé pendant le génocide à Gaza – preuve que le drame qui se joue actuellement au Moyen-Orient occupe les esprits, Haig Aivazian dit lui aussi avoir voulu y faire écho avec Children of Darkness, tandis que Gala Hernández López se présente face au public avec un t-shirt floqué du mot « Palestine ».
Un an après Eat The Night, long-métrage entrecoupé par vingt minutes d’images tournées dans un jeu vidéo, Caroline Poggi et Jonathan Vinel renouent donc avec le format court, fidèles à leur amour de la 3D, mise au service ici d’animaux isolés, tentant de soigner leur colère sur une île – filmée en prise de vues réelles – dont ils rêvent de s’échapper. Ce qui n’aurait pu être qu’une fable enfantine – la typographie des chapitres rappelle d’ailleurs celle de Disney – se révèle être un court-métrage d’une grande profondeur, où les personnages (un éléphant, un lapin, un pingouin, un loup et même un lionceau qui, tel Simba, apprends à rugir) usent de mots traditionnellement tenus à l’écart de ce genre de récit. Ici, on traite l’autre de « bâtard », on l’invective d’« aller niquer son père », on dit « putain » ou « de ouf » et, de fait, on invente un monde singulier, moderne, loin des codes scénaristiques usés jusqu’à la moelle.

L’IA et la critique du capitalisme
Au Festival de Film de la Villa Médicis, les nouvelles technologies ne sont pas au cœur des œuvres ; elles viennent simplement parfois se mettre au service du scénario, du processus créatif, d’une autre façon de faire du cinéma. Pour réaliser Children Of Darkness, par exemple, Haig Aivazian s’est associé à un studio d’animation libanais (The Animation Collective), mais s’est aussi intéressé à l’intelligence artificielle, moins pour ses vertus génératives que pour sa propension à accélérer le processus créatif. De même pour Gala Hernández López qui, au moment de penser +10k, s’est associée au collectif espagnol Taller Estampa afin de mettre en scène les rêves nourris au capitalisme financier de son personnage principal – Pol, un jeune homme de 21 ans qu’elle suit dans son quotidien, rythmé par des événements de développement personnels et l’envie d’investir dans la cryptomonnaie pour un jour, qui sait, gagner 10 000 euros par mois.
« Au fond, ce qu’il cherche vraiment, ce ne sont pas les 10k mensuels, c’est de la reconnaissance, le sentiment d’exister au sein d’une communauté, énonce Gala Hernández López. Il veut exister au sein d’un système qui lui a refusé une vie basique et qui l’a fortement encouragé à développer un rapport fétichiste à l’argent ». Avec +10k, l’artiste espagnole ne documente pas seulement ces existences qui se trouvent un but dans les tréfonds du virtuel – une de ses obsessions -, elle se met du côté des grands perdants de ce capitalisme outrancier qui, pourtant, continuent de croire en l’émergence de lendemains heureux.

Un regard littéraire posé sur le monde
Dans des styles bien différents, on retrouve cette même préoccupation chez Pauline Bastard (Bonne journée), Danielle A. Dean (Hemel), Mtume Gant (The Hand That Feeds, touchant et tout entier dédié au parcours d’un glorieux perdant) ou encore chez Jocelyn Charles, dont l’impressionnant Dieu est timide travaille sur la mémoire, le subconscient, l’idée d’une monstruosité nichée en chacun de nous. C’était déjà le cas de ses clips pour L’Impératrice et The Weeknd, ça l’est de nouveau avec ce court-métrage d’animation, produit entre autres par Ugo Bienvenu, où deux jeunes gens s’amusent à dessiner leurs plus grandes peurs – avant qu’une femme plus âgée ne s’invite dans leurs confidences et ne fasse basculer le récit dans une ambiance horrifique. Indéniablement, l’un des climax du festival.
Le jury, présidé par Alain Guiraudie, en a visiblement décidé autrement. Au terme de la cérémonie, c’est effectivement Lloyd Wong, Unfinished de Lesley Loksi Chan qui repart avec le « Prix Villa Médicis du Meilleur Film », tandis que Caroline Poggi et Jonathan Vinel emporte le « Prix du Jury », le réalisateur de Miséricorde, l’actrice-curatrice Guslagie Malanda et le plasticien Anri Sala ayant visiblement été marqué comme nous par ce conte noir, parsemé çà et là de diverses citations piquées dans les livres de George Orwell, Jean Baudrillard ou Jean Genet. Preuve, comme évoqué en introduction, du regard littéraire posé sur le monde par ces différents artistes. Même si c’est bien une phrase prononcée par Caroline Poggi lors de la cérémonie qui reste en tête, et souligne parfaitement le leitmotiv de ces différents cinéastes et artistes vidéo : « Aller de l’avant, et faire avec ses émotions ».